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Barcelone : entre nostalgie et rêve fou.

Barcelone : entre nostalgie et rêve fou.

21 juin 1987

Lorsque le bus pénètre dans les faubourgs de Barcelone, ce dimanche 21 juin 1987, l’atmosphère est lourde et pesante. Deux jours auparavant, la capitale catalane a été la cible d’un attentat terroriste perpétré par l’ETA. Quinze 15 morts… Autour de nous, tous les balcons des immeubles HLM, sans exception, arborent le drapeau catalan sang et or crêpé de noir. J’avais 24 ans et je venais assister à ma première corrida en Espagne.

Mais qu’est ce qui peut motiver un étudiant en médecine parisien, à quelques jours des examens de fin d’année, à s’infliger un périple en autocar entre Paris et Barcelone, juste pour une journée ? C’est que ce jour-là, le cartel proposé n’est pas un cartel ordinaire. Hubert Yonnet va devenir le premier ganadero français à lidier un lot de toro complet sur le sol espagnol. L’enjeu est de taille et il faut que j’y sois coûte que coûte, comme une évidence.

Je me souviens de la fatigue du voyage, de l’inconfort du bus. Les cahiers de révision resteront fermés sur mes genoux. Je me souviens surtout de cette excitation, mêlée d’inquiétude, comme avant un examen qui, là bien sûr, ne serait pas universitaire. La corrida fut à la hauteur de l’attente. Les pensionnaires de la Belugue mirent en échec Damaso Gonzalez et José Luis Galloso. Ils permirent à Nimeño d’obtenir deux vueltas importantes. Le soir, sur la route du retour, dans la nuit et le silence du bus, une sensation étrange, celle, au final, d’un examen réussi.

Nostalgie

Pourquoi revenir aujourd’hui sur ce souvenir nostalgique d’une Monumental de Barcelone désormais silencieuse, vestige d’une époque révolue ? La réponse tient à un nom. Celui d’un gamin de 20 ans natif de l’Hospitalet de Llobregat dans la banlieue sud de la métropole catalane : Mario Vilau.

Depuis sa présentation en France, à Céret, l’année passée où il coupa 2 oreilles d’une novillada sérieuse de Quintas, son ascension est fulgurante. Chacune de ses sorties confirme ses qualités et son talent. Son passage à Arles, à Pâques, en est la parfaite illustration. Il coupe une oreille à son premier novillo. C’est surtout le faenón face à un grand novillo de Tardieu Frères qui a marqué les esprits. Sans l’échec à l’épée, la grande porte de l’amphithéâtre romain lui était acquise. Mais Mario Vilau ne représente pas seulement l’émergence d’un nouveau matador catalan. Ce serait presque réducteur. Il est bien davantage que cela. À le voir aujourd’hui s’imposer, à sentir autour de lui naître quelque chose qui dépasse sa seule personne, c’est toute l’aficion catalane espagnole qui refait surface. Comme si, à travers lui, l’aficion catalane qu’on pensait éteinte se réveillait en prenant soudainement un visage.

La Catalogne taurine

Car l’existence d’une aficion forte, ancestrale en Catalogne, ne fait pas débat. Il suffit de parcourir la province, de Gérone à Tarragone, pour retrouver les traces d’un passé taurin prestigieux. Hélas souvent, il est réduit aujourd’hui à des ruines. Il suffit aussi de se remémorer les grandes tardes de la Monumental. Il n’y a pas si longtemps, au début du siècle dernier, Barcelone rivalisait sans complexe avec Madrid et Séville. De nombreuses figuras ont contribué à son prestige : Manolete, Domingo Ortega, Chamaco père, Luis Miguel Dominguín, Antonio Ordóñez, Diego Puerta, Paco Camino, El Viti, El Cordobes… et plus récemment bien sûr José Tomás et El Juli, pour ne citer que les plus emblématiques. La monumental fut le théatre des duels légendaires entre Gallito et Belmonte, et entre Manolete et Carlos Arruza.

Sans parler des toreros catalans qui firent la fierté de l’aficion locale Mario Cabré, Joaquin Bernadó, à qui on doit la bernadina, remate classique de bon nombre de faenas modernes, et puis plus près de nous Enrique Guillén et Serafín Marin. Le cas de Antonio Borero Chamaco est un peu particulier. Andalou de Huelva comme chacun sait, sa présentation comme novillero à Barcelone fut tellement triomphale que l’aficion catalane décida de l’adopter, et on peut lire ça ou là que Chamaco serait un pur torero Catalan….

On n’oubliera pas non plus, que le matador portugais José Falcón y fut mortellement blessé le 11 août 1974. Ce jour-là, le toro Cucharero, de la ganadería d’Alipio Pérez-Tabernero, lui sectionna l’artère fémorale, scellant l’une des pages les plus tragiques de l’histoire de la Monumental. Deux banderilleros Mariano Alarcón en 1952 et Joaquín Camino, frère de Paco Camino en 1973 y laissèrent aussi la vie.

La cité compta jusqu’à trois plazas de toros en activité simultanément. El Torín, dans le quartier de la Barceloneta fut fermée en 1923 puis détruite en 1944. Las Arenas, sur la place d’Espagne furent fermées en 1977 et transformées depuis en centre commercial, dont seule subsiste la façade. Enfin et toujours debout, la Monumental, 19 600 places qui fut inaugurée en 1914.

De cet âge d’or, il ne reste aujourd’hui qu’un monument au style moderniste néo-mudejar affirmé, silencieux, presque fantomatique, ses corrales délabrés et son musée taurin, au demeurant passionnant mais ultime témoignage d’un riche passé qu’on ne se résigne pas à croire révolu. Sur les murs des coursives subsiste même le cartel historique des 24 et 25 septembre 2011, endommagé, cartel de la dernière féria de la Mercé, devenue par la force des choses « feria de la liberté ». Le cartel de clôture proposait des toros d’El Pilar pour Juan Mora, José Tomas et Sérafin Marin. Nous gardons tous en mémoire l’émouvante et interminable vuelta du torero catalan drappé du drapeau sang et or et la sortie à hombros par la grande porte des trois matadors, aux cris de « Liberté ! Liberté ! ».  Clap de fin.

Comment en est-on arrivé là ? Comment une plaza de première catégorie, longtemps considérée comme la troisième d’Espagne, a-t-elle pu se transformer en vestige honteux d’un passé que l’on veut à tout prix aujourd’hui dissimuler voire effacer ?

Nombre d’historiens, de sociologues et d’aficionados érudits se sont penchés sur la question. Constatons que la réponse est loin d’être univoque. On invoque souvent des causes multiples, des évolutions lentes, des mutations sociologiques. C’est en partie vrai. Mais à Barcelone la capitale catalane, la deuxième ville du pays, il s’est produit bien plus qu’un simple glissement. On peut parler d’une transformation profonde, d’une rupture assumée voire revendiquée. Le processus s’enclenche dans les années 1950. À cette époque, l’Espagne s’ouvre massivement au tourisme international. La Catalogne, et notamment la Costa Brava, devient une vitrine attractive. Elle offre soleil, mer et pouvoir d’achat.  Cette déferlante touristique va transformer en profondeur la sociologie du public des corridas, d’abord dans les petites villes de la province puis inexorablement dans sa capitale.

Mais c’est surtout l’évolution même de Barcelone qui va précipiter la rupture.

Car Barcelone n’est plus une ville espagnole comme les autres. Elle s’est muée, au fil des décennies, en mégapole européenne, cosmopolite, mondialisée. Elle se tourne vers les standards culturels et sociétaux des grandes capitales du continent. Une ville jeune, festive. Une ville qui revendique son appartenance à une modernité urbaine, progressiste, souvent en décalage avec l’image d’une Espagne traditionnelle dont la corrida demeure l’un des symboles les plus forts.

Dans ce contexte, les lignes ont profondément bougé. Les nouvelles sensibilités sociétales, au premier rang desquelles le bien-être animal, mais aussi les préoccupations éthiques et environnementales, se sont imposées dans le débat public. À Barcelone plus qu’ailleurs, ces thématiques sont devenues d’abord audibles. Elles deviendront progressivement dominantes, portées par une opinion urbaine, jeune et internationalisée.

Sous la pression conjointe des mouvements indépendantistes — qui voient dans la tauromachie un marqueur culturel espagnol — et d’associations animalistes particulièrement influentes, un courant abolitionniste s’est lentement structuré sur un terrain particulièrement favorable.

Au début des années 2000, ce mouvement aboutira à une série de mesures fortes. Ce seront autant de coups de hache assénés contre l’aficion : interdiction de construire de nouvelles arènes ou d’en ériger de démontables, interdiction d’accès aux corridas pour les moins de 14 ans, jusqu’à la proclamation, de Barcelone comme « ville anti-taurine ». Durant ces décennies, l’afición s’est réduite comme peau de chagrin. La corrida ne fait plus recette en Catalogne. De nombreuses petites villes ont fermé leurs plazas, d’elles-mêmes, dans l’indifférence générale. Quant à la Monumental, avec une offre pléthorique — une corrida chaque dimanche, du dimanche de Résurrection en avril à celui de la Mercè fin septembre —, elle ne parvient plus à attirer qu’un public clairsemé. En dehors de quelques événements isolés, les gradins ne se remplissent plus. Ils sont occupés principalement par des touristes asiatiques et quelques irréductibles Français frontaliers nostalgiques.

Le 28 juillet 2010, les députés du parlement catalan ont voté sur la base d’une initiative populaire législative ayant recueilli 180 000 signatures, l’interdiction des corridas en Catalogne à compter du 01 janvier 2012. Le sort des toros s’est joué à une courte majorité 68 voix pour, 55 contre et 9 abstentions. Rideau.

Et si la Catalogne n’était pas un cas isolé ? Le Pays basque, autre province à forte identité indépendantiste, semble suivre une trajectoire similaire. Bilbao, Saint-Sébastien autrefois places fortes de « primera » peinent désormais à remplir si ce n’est, là aussi par une forte présence d’aficionados français. Participer aux corridas générales de Aste Nagusia est aujourd’hui devenu pour un bon nombre d’entre nous un acte militant nonobstant le plaisir de se retrouver entre nous dans les lieux qui ont forgé l’aficion locale. Là aussi, la pression sociétale, politique et culturelle modifie en profondeur la perception de la tauromachie.

La raison d’espérer.

Le 20 octobre 2016, cinq ans après la promulgation de la loi catalane, la Cour constitutionnelle espagnole frappe un grand coup : l’article 1 de la loi du 28 juillet 2010 est déclaré inconstitutionnel, donc nul. Les corridas sont à nouveau autorisées. Un vent de liberté et de dignité se remet à souffler sur la Catalogne. Contrairement à ce que certains voudraient faire croire, tout, bien heureusement, n’a pas disparu. Il subsiste en Catalogne une aficion, discrète mais vivante, structurée en clubs et associations. Il existe une école taurine, celle-là même dont est issu Mario Vilau. Avec elle, une jeunesse qui refuse l’amnésie culturelle qu’on veut lui imposer. Il y a aussi ces traditions populaires profondément enracinées, comme les correbous (toro de rue). Difficile de les balayer d’un revers de main.

Et surtout, il y a Mario Vilau, qui incarne peut-être cette étincelle capable de tout relancer.

Alors oui, une reprise est envisageable. Mais inutile de se raconter des histoires : elle ne se fera pas seule et sans condition.

La première est claire et incontournable : la famille Balaña, propriétaire des murs, avec aux manettes aujourd’hui la nouvelle génération, moins aficionada, doit accepter, sinon de porter le projet, du moins de céder les droits d’utilisation de la Monumental. Car tout se joue là. Tant que l’arène restera verrouillée par prudence économique, par crainte de la pression politique et sociétale, alors rien ne sera possible.

La deuxième est tout aussi concrète, et sans doute plus redoutable encore. Il faudra de l’argent. Ne serait-ce que pour remettre la Monumental en état, il faudra investir. Et investir lourd. Cela suppose des partenaires, des mécènes, des investisseurs prêts à assumer non seulement un risque économique, mais aussi une exposition médiatique et politique. Je reste persuadé qu’il en existe dans le mundillo.

Il faudra ensuite que les aficionados sortent de la réserve, s’organisent, assument ; avec bien sûr comme on l’a dit le soutien du mundillo et de ses moyens financiers et, soyons lucides, de quelques responsables politiques capables de courage.

Il faudra aussi rompre avec les schémas du passé. Inutile d’envisager une temporada longue et incertaine d’avril à septembre. La réouverture, si elle doit avoir lieu, passera par des dates ciblées, fortes, comme Pâques et la Mercè par exemple.

Rêver

L’histoire, justement, nous enseigne une chose essentielle : rien n’est irréversible. L’élevage mythique de Pablo Romero, et le patrimoine génétique inestimable qu’il porte, n’ont-ils pas été sauvés à force de volonté par une poignée d’aficionados français ?

Alors oui, on peut encore se prendre à rêver.

Rêver d’une Monumental à nouveau pleine jusqu’aux drapeaux pour assister à l’alternative en grande pompe de l’enfant du pays, le gamin de l’Hospitalet de Llobregat : Mario Vilau. Continuons à rêver du cartel avec José Tomás pour parrain et Serafín Marin pour témoin. Et la date de l’alternative, me direz-vous ? Eh bien, naturellement, un 20 octobre, comme un pied de nez à l’histoire récente.

Ne puisse jamais me réveiller.

Olivier Castelnau

7 réflexions sur “Barcelone : entre nostalgie et rêve fou.

  • Magnifique ! Si vous pouviez avoir raison …
    Bernard Desvignes

    • CASTELNAU Olivier

      Merci pour votre lecture. L’espoir est mince et il faut bien dire que l’évolution de la société ne vas pas dans ce sens….
      OC

  • l’heure n’est ,hélas pas à ce genre de reveries.
    l’heure est au soft et au déni du naturel.
    l’heure est au circuits imprimés ,aux flots de datas et aux intelligence artificielles.
    notre pauvre mundillo a ,face au progressisme douteux,bien peu de chances.
    le feu brule encore certes…mais dans quelles conditions?
    no passaran!!!!!

    • CASTELNAU Olivier

      Tout à fait d’accord. C’est pour cela que je parle de « rêve fou »….

  • Bernard Grandchamp

    Merci pour ce beau moment de nostalgie… et d’espoir !

    Vous lisant, je me suis souvenu que ma première (et unique à ce jour!) corrida en Espagne l’a été – comme vous – à Barcelone, en 1979 (aller-retour dans la journée en bus depuis Nîmes), au prétexte de toros de « Victorino » (alors au début de son ascension) – lesquels firent subir à Joaquin Bernardo l’affront d’un « 3e avis »…

    « Toutes choses sont muables, et proches de l’incertain » – Pierre Michon (Abbés)

    Suerte
    Bernard Grandchamp

    • CASTELNAU Olivier

      Merci. Pour en avoir parlé avec des jeunes aficionados qui n’ont pas connu la Monumental en activité, ils nous demandent de mesurer la chance que nous avons eu de connaître l’a Barcelone taurine! Alors protégeons ces souvenirs précieux en attendant peut être le jour où…..

  • honte à moi j’ai oublié de saluer la pertinence de cette chronique.
    bravo Olivier Castelnau

Commentaires fermés.

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