Madrid, reprends-toi !
Madrid, reprends-toi !
De retour de Madrid où, comme chaque année depuis 30 ans, je vais assister à la semaine torista de la San Isidro. Elle me permet d’assister aux trois corridas de la « Sainte Trinité » Albaserrada. Soit dit en passant la prestation des Albaserrada aura été un des rares satisfecit du cycle.
Durant ce séjour, j’ai pu constater les évolutions que l’on percevait déjà depuis quelques années et que le début de la feria, suivi à la télévision, n’aura fait que confirmer. Ce changement en profondeur de l’aficion madrilène est à l’origine de ce billet d’humeur. Il ne s’agit pas d’un bilan de la feria, mais bel est bien du témoignage d’un ressenti.
Le pèlerinage madrilène à l’occasion de la San Isidro demeure toujours un événement attendu pour l’aficionado français que je suis. Bien entendu, c’est l’occasion d’y voir des toros comme on en voit nulle part ailleurs. C’est aussi l’occasion de retourner inlassablement dans des lieux chargés d’histoire qui respirent les toros. La Venencia, le restaurant El Lacon, la taberna Antonio Sanchez ou la cerveceria Alemana en font partie.

On s’y retrouve souvent entre français pour y parler, bien sûr, de toros. Pourtant, si la clientèle est toujours présente, elle est d’évidence de moins en moins intéressée par le sujet. Elle arrive là, poussée par les guides touristiques. L’impression,que la tauromachie n’est plus du tout au cœur de la vie sociale qu’elle animait autrefois, s’installe. Il n’y a donc pas de raison que Las Ventas échappe à cette évolution de la société.
Un peu d’histoire.
L’histoire de l’aficion madrilène se confond avec celle de ses trois principales plazas de toros. La plus ancienne fut la Plaza de Toros de la Puerta de Alcalá, construite en 1749 à proximité de l’actuelle Puerta de Alcalá et démolie en 1874, après 125 ans de bons et loyaux services, lors de l’urbanisation du quartier de Salamanca. Elle fut remplacée par la Plaza de Goya, également appelée Plaza de la Carretera de Aragón, qui demeura le théâtre de la tauromachie madrilène jusqu’à la construction, en 1929, des arènes de Las Ventas reprenant leur style neo-mudejar.
Celles-ci prirent place dans le quartier particulièrement venté, de Las Ventas del Espíritu Santo. Il est amusant de constater que le premier toro combattu lors de la corrida inaugurale le 17 juin 1931 portait le fer de… Juan Pedro Domecq, on ne refait pas l’histoire. Hortelano fut combattu par « Fortuna ». Ces trois plazas emblématiques ont successivement porté l’exigence et le prestige de la tauromachie madrilène. Elles ont, chacune à leur époque, été le phare de la tauromachie. Aujourd’hui encore, Las Ventas demeure la référence absolue et le temple suprême de la corrida. Cela rend d’autant plus préoccupantes les évolutions observées ces dernières années.
Était-ce mieux avant ?
Ne tombons pas dans le piège du « c’était mieux avant », au risque de passer pour un vieil aigri « pisse vinaigre ». Chaque génération croit avoir connu un âge d’or et la nostalgie n’a jamais été bonne conseillère. Mais encore faut-il distinguer la nostalgie et le constat.
Avant d’aller plus loin, rappelons ce que représente la plaza de toros de Madrid.
Avec près de vingt-quatre mille places, Las Ventas est la troisième plaza du monde par sa capacité, derrière Plaza México et la Plaza Monumental de Valencia au Vénézuéla. Mexico en arrêt, provisoire on l’espère, et la plaza vénézuélienne de Valencia, après un passé prestigieux, transformée en centre de loisir, Las Ventas est la première place du monde en activité, tant par sa capacité que par son prestige.
Las Ventas, a été inaugurée provisoirement, nous l’avons vu, en 1931 puis officiellement le 21 octobre 1934 par Belmonte accompagné de Lalanda et Cagancho face à des toros de Carmen de Federico origine Murube. Le génial Juan Belmonte coupa une queue lors de cette corrida inaugurale. Plus tard, deux autres queues furent coupées l’une par Manolo Bienvenida et l’autre, le 29 septembre 1935, par le torero espagnol Curro Carro. Ce n’est que 37 ans plus tard que le trophée suprême fut accordé à Palomo Linares, le 22 mai 1972, trophée largement contesté par le public et l’ensemble de la critique. Cette largesse valut au président de la course, le señor Pangua, sa destitution, pour avoir gravement porté atteinte au sérieux de la plaza.

Transiger avec l’intransigeance?
Depuis, soit 54 ans, aucun rabo n’a été octroyé à Las Ventas. Impressionnant au regard de ce qui se fait de plus en plus couramment ailleurs, y compris dans les plazas de première catégorie, notamment et surtout françaises. Et que dire des indultos qui sont devenus aujourd’hui un lieu commun, autrefois apanage du continent sud-américain. On les regardait avec un sourire condescendant et, aujourd’hui, ils se perpétuent un peu partout sur notre vieux continent, y compris là où on les attend le moins… Bilbao l’an dernier. A Madrid, l’indulto du toro Velador N°121 de Victorino , le 19 juillet 1982 par Ortega Cano, fait l’effet d’une bombe. Velador reste à ce jour l’unique toro gracié à Madrid. A Madrid, on doit se contenter de la musique durant l’intermède entre les toros car rien ne doit distraire du combat du toro.
Ainsi, au fil du temps, Las Ventas s’était forgée une réputation d’intransigeance, de sérieux, de « Wall Street » de la tauromachie, là où s’établissent les échelles de valeurs, aussi bien pour les toreros, qu’ils soient matadors ou subalternes, que pour les ganaderias. Le lieu sacré où se font et se défont les réputations. Le titre de « cathédrale du toreo » n’était pas usurpé.
Pour un torero, entrer à Las Ventas revenait à passer un examen devant un public connaisseur possédant une culture taurine établie. Les réactions du tendido 7 étaient redoutées. Une ovation s’y méritait et revenait à couper une oreille partout ailleurs. Une bronca pouvait poursuivre celui a qui elle était adressée, pendant des mois. Les présidents savaient qu’ils seraient jugés avec autant de sévérité que les hommes du cartel. Las Ventas de Madrid était à la tauromachie ce que la Scala de Milan est à l’opéra : un sanctuaire!
Et aujourd’hui ?
C’est à dessein que j’ai employé le passé pour décrire le temple du toreo. Depuis plusieurs années, quelque chose est en train de changer. Un bug est apparu!
Le succès populaire est incontestable. Les gradins se remplissent comme rarement auparavant. Une nouvelle génération franchit les portes du coso venteño. Les figures, Roca Rey en tête, attirent un public nombreux. Souvent novice et festif, il appartient à ce que d’aucun appelle la génération Ginto. J’atteste que mon voisin de tendido était, effectivement, plus préoccupé par le niveau de son verre de whisky coca que par ce qui se passait dans le ruedo. D’un point de vue quantitatif, la tauromachie madrilène n’a sans doute jamais été aussi dynamique et les « no hay billetes » aussi fréquents.
A quel prix ?
À plusieurs reprises durant cette feria, j’ai eu le sentiment que l’émotion immédiate prenait le pas sur le jugement. Les pétitions d’oreilles surgissent avant même que le toro ne soit tombé, même après un pinchazo. Les avis se forgent davantage sur le spectaculaire que sur la technique de la lidia. Les muletazos sont plus appréciés par leur nombre que par leur profondeur. Les faenas « fleuves » sont devenues légion comme en attestent les nombreux avis sonnés. Une estocade est jugée plus sur son efficacité que sur la loyauté avec laquelle elle est portée.
Et puis, les téléphones portables fleurissent là où l’on voyait jadis des aficionados scrutant chaque détail derrière leurs jumelles. J’avoue souvent avoir oublié mon mouchoir, parfois mon smartphone mais jamais mes jumelles. Elles sont indispensables pour juger du pasito atrás presque imperceptible et surtout de l’impact de l’estocade.
Il convient, néanmoins de préciser que l’exigence dont on déplore l’étiolement, n’est en rien synonyme d’ordre. La plaza de Madrid n’est pas un couvent pour bonnes sœurs. Las Ventas a toujours aimé la polémique. Les affrontements, souvent partisans et chauvins, entre les différentes parties du public ou entre le public et certains toreros font partie de sa tradition. Las Ventas est un lieu de militantisme et de revendication. Le tendido 7 avec ses figures légendaires et ses « grandes gueules » est son syndicat. Tout cela se traduit par un brouhaha incessant, à des années lumières du silence quasi religieux, parfois exaspérant, de nos arènes françaises : « chuuuuuut » !!! Mais, au milieu de ce gentil désordre, le silence empreint de respect sait aussi s’imposer, dès que ce qui se passe dans le ruedo suscite l’intérêt.
D’où vient le mal ?
Les dérives que beaucoup auront notées sont, hélas nombreuses.
Que dire des « Viva España » incessants, polluants les faenas ?
Que dire des injonctions inopportunes, émanant d’une bande d’écervelés du tendido 6, qui se voudraient plus intransigeants que le 7 et qui balancent leurs coussins à la fin de la course sur les spectateurs situés en dessous ?
Et que penser de ce spectateur du tendido 4 qui projette ses détritus dans le ruedo ?
Pour finir, les rixes entre spectateurs alcoolisés se multiplient et détournent l’attention de celui qui se joue la vie en bas !
Plus préoccupant, c’est que cette évolution sociétale du public madrilène ne se cantonne pas aux gradins et en vient à toucher également le ruedo.
Évacuons tout de suite le problème du tercio de piques, beaucoup en ont déjà parlé. Il se déroule ici de la même façon que partout ailleurs, à de rares exceptions près, alors que Madrid devrait montrer l’exemple. Récemment, un président madrilène se réjouissait d’avoir imposé la publication du poids des chevaux. A quoi bon connaître le poids si cette mesure n’est pas suivi d’effet ?
Même les toreros!
Pablo Aguado écoute les trois avis à son premier toro lors de la corrida du Puerto de San Lorenzo. Trois avis, à Madrid devant 24 000 personnes! Cela aurait dû, normalement, porter atteinte à son amour propre. Le minimum qu’on aurait été en droit d’attendre lors de sa troisième invitation du cycle, face aux Juan Pedro Domecq, c’est une entrega majuscule pour laver l’affront des jours précédents. Au lieu de cela, l’Andalou est aux abonnés absents. Circulez, il n’y a rien a voir. Même El Rosco la voix actuelle du 7 lui trouve une excuse : « Aguado n’est pas un torero de Madrid ». Bon…

Antonio Ferrera, torero fragile et attachant, lors de la course des Adolfo, se précipite vers son picador. On se pince. Va-t-il oser ? Va -t-il oser faire ici, ce qu’on lui a déjà vu faire ailleurs, notamment à Pampelune et Mont de Marsan ? Va -t-il piquer lui-même son toro ? Eh bien oui. Il a osé. Ici, dans le temple du classicisme et du conservatisme. Heureusement tout s’est bien déroulé débouchant sur une grande porte. Mais que n’aurait-on pas entendu si il y avait eu un grain de sable dans le rouage ?
Encerrona, pourquoi faire?
Une encerrona se doit d’être un geste fort, puisque la figura prend la responsabilité de convoquer l’Aficion sur son seul nom. Ce geste ne doit jamais être anodin et à Madrid encore moins. On a en mémoire le succès de la corrida de la presse de 1988, au cours de laquelle Niño de la Capea s’était enfermé avec 6 Victorino Martin; Plus près de nous la corrida en solitaire de Ivan Fandiño en 2015, n’avait pas produit le résultat escompté. Mais le face à face avec 6 toros de respect, issues d’encastes minoritaires ne manquait pas de panache.
Aussi on se demande ce qui a bien pu traverser l’esprit de Borja Jimenez, pour nous proposer le combat de 3 moruchos de Domingo Hernandez dont la prestation pouvait être prévisibles aux vues des nombreuses prestations récentes et de 3 limaces de Toros de Cortes ? Résultat un défilé d’invalides et un échec sur toute la ligne. Le torero n’en sort pas grandi. Une encerrona n’est pas un exercice publicitaire. Elle tire sa grandeur du risque qu’elle comporte. Mais Borja Jimenez s’en remettra comme Pablo Aguado se remettra de ses trois avis. On vous le dit, Madrid a changé.

Un retour a plus de sérieux est-il possible ?
Une fois ce constat effectué, il n’en demeure pas moins vrai que le public madrilène reste exigeant. Mais il l’est moins unanimement qu’autrefois.
Le phénomène est sans doute inévitable. Toute activité qui veut survivre doit attirer de nouveaux publics. La corrida n’échappe pas à cette règle. Il serait absurde de regretter l’arrivée de nouveaux spectateurs. Sans eux, les gradins se videraient inexorablement.
Cependant, il existe une différence profonde entre remplir une arène et transmettre une culture. Cette culture que nous avons la responsabilité de transmettre nous l’avons acquise en France, en son temps, par la lecture des érudits de la chose taurine. Popelin, Tolosa, Darracq, Magnan, Durand, Wolf et la liste est loin d’être exhaustive. Nous l’avons également acquise en nous abonnant aux revues spécialisées, parmi lesquelles une centenaire, et en fréquentant les clubs taurins où nous pouvions rencontrer et échanger avec les anciens. Cette culture venait également des gradins eux-mêmes où le jeune aficionado passait plus de temps à écouter qu’à parler. Il apprenait avant d’avoir un avis.
La culture de l’immédiateté
Aujourd’hui, tout semble aller plus vite. Les écrans ont envahi nos vies et remplacé les livres. Les réseaux sociaux ont pris le pas sur les revues et magazines. Les videos tournent en boucle. Les naturelles de Morante, les arrimones de Roca Rey, les estocades spectaculaires défilent à longueur de journée. En quelques mois, un jeune passionné peut visionner davantage d’images taurines que ses prédécesseurs n’en voyaient en toute une existence. Mais il existe une différence entre voir et comprendre.
La répétition infinie des images crée l’illusion de savoir. Beaucoup connaissent les gestes. Moins nombreux sont ceux qui connaissent leur signification ou comprennent pourquoi une série peut être brillante sans être profonde. Beaucoup reconnaissent les figuras. Moins nombreux sont ceux qui distinguent un encaste d’un autre. Et pourtant, les arènes sont pleines. La jeunesse est de retour. Ce qui devrait nous réjouir. Nous ne pouvons pas passer notre temps à déplorer le vieillissement du public puis nous lamenter lorsque les jeunes reviennent.

Le paradoxe est là.
Les mêmes qui s’inquiétaient hier des gradins vides s’inquiètent aujourd’hui des gradins pleins. Le phénomène « Gin To », avec ses soirées organisées dans l’enceinte même de Las Ventas, symbolise parfaitement cette évolution. Une nouvelle génération s’approprie le lieu. Faut-il s’en offusquer ? Je ne pense pas. Le véritable problème n’est pas, bien entendu que les jeunes viennent aux arènes, c’est même une chance. Le problème est de faire en sorte qu’ils deviennent aficionados.
Le défi est immense.
Il consiste à faire en sorte que les écrans conduisent aux livres plutôt qu’ils ne les remplacent. Il consiste à faire en sorte que les anciens transmettent encore et toujours avec passion, ce qu’ils ont reçu eux même de leurs ainés. Et au bout du bout, faire en sorte que celui qui vient aujourd’hui pour l’ambiance festive revienne demain pour les Victorino, Escolar ou Adolfo.
Car n’oublions jamais Madrid n’est pas devenue la première plaza du monde parce qu’elle était la plus grande, elle est devenue la première parce qu’elle était la plus exigeante.

Et le jour où elle oubliera cette exigence, elle cessera tout simplement d’être Madrid.
Olivier Castelnau
