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Sergio Colas, l’encierro du silence

La San Fermin approche au grand galop. Avec cette fête du peuple et du toro, vient le temps des encierros et pour nombre d’aficionados c’est l’occasion de s’imerger dans cette forme de tauromachie. Les encierros de Pampelune sont souvent racontés à travers le vacarme, les cris de la foule et la tension qui accompagne chaque course. Pourtant, certains les vivent autrement. Sourd de naissance, Sergio Colas, a appris à remplacer l’ouïe par le regard, l’observation et une capacité d’anticipation forgée par des années d’expérience. Figure reconnue des encierros de San Fermín, il livre à Tertulias son témoignage où il est autant question de technique que de philosophie, de peur, de responsabilité, et d’une passion qui ne s’est jamais laissée limiter par le handicap.

Tertulias : Sergio, présente-toi s’il te plaît ?

Sergio Colas : Je m’appelle Sergio Colas Larumbe, je suis de Pampelune. L’aficion a los toros me vient de ma famille qui a toujours été très liée au monde taurin.

Tertulias : Depuis quand pratiques-tu les encierros ?

Sergio Colas : J’ai commencé à courir les encierros de San Fermín à l’âge de 16 ans, en 1996. Au début, je n’en avais pas parlé à ma famille. Avant cela, je les regardais beaucoup à la télévision et c’est ce qui m’a donné envie de commencer. Mes premiers encierros, je les ai courus durant les premiers jours, dans la partie finale de l’Estafeta.

Tertulias : Quelles furent tes premières sensations?

Sergio Colas : Découvrir l’encierrro fut pour moi un mélange d’adrénaline et d’une immense nervosité

Tertulias : Sourd tu es privé d’un sens essentiel pour s’orienter dans la vie quotidienne ! Comment compenser cela lorsque tu cours les encierros ?

Sergio Colas : Concernant les encierros, pour moi le plus important est la vue : je me guide principalement grâce à ce que je vois, en observant quand arrivent les toros et par où ils avancent. Je fais aussi très attention aux mouvements des coureurs autour de moi, ce qui m’aide à anticiper et à réagir.

Tertulias : Peux-tu préciser car lorsque tu cours, tu regardes devant toi sans savoir ce qui se passe derrière ?

Chaque coureur a sa propre manière d’aborder les encierros. Pour ma part, je regarde surtout devant moi afin de suivre le parcours et d’anticiper la trajectoire. Cela dit, pendant quelques instants, j’essaie également de percevoir ce qui se passe derrière moi ou autour de moi.

Cette incertitude, le fait de ne jamais savoir exactement ce qui se déroule dans ton dos pendant la course, est précisément l’un des aspects qui me procure le plus d’adrénaline et de tension lors des encierros.

Tertulias : De ce handicap en as-tu fais une force?

Sergio Colas : Au début, cela peut être un désavantage. Avec le temps et l’expérience je l’ai compensé grâce à la vue. Aujourd’hui, plus qu’une faiblesse, c’est une autre manière d’être attentif;

Tertulias : Quelles sont les motivations d’un courreur d’encierro?

Sergio Colas : Comme tout le monde, nous cherchons à prendre du plaisir et à ressentir l’adrénaline. La peur, nous l’avons tous, mais elle fait partie de l’expérience et du respect envers les toros.

Tertulias : Existe-t-il des « écoles » de coureurs d’encierro ou seule l’expérience permet-elle d’apprendre ?

Sergio Colas : Il n’existe pas, à proprement parler, d’écoles de coureurs d’encierro. En revanche, les coureurs les plus expérimentés jouent un rôle essentiel : ils transmettent leur savoir, prodiguent des conseils et partagent leur manière de comprendre et de vivre l’encierro.

Par ailleurs, dans de nombreuses communes, il est possible de faire ses premiers pas en participant à des courses avec des vaches ou des novillos, qui permettent d’acquérir progressivement de l’expérience.

Au final, l’essentiel de l’apprentissage se fait sur le terrain : en pratiquant, en observant les autres coureurs et en vivant l’encierro de l’intérieur.

Tertulias : Pour les aficionados qui n’ont aucune idée de ce qu’est une bonne course, raconte nous ton encierro parfait?

Sergio Colas : Pour moi, un encierro parfait, c’est courir près des toros, avec propreté et contrôle, en ayant le sentiment de mener sa course sans gêner personne. Que tout soit fluide, qu’il y ait du respect et que l’on puisse terminer sans chute ni danger inutile.

Tertulias : La préparation d’un encierro est-elle influencée par l’encaste ou l’élevage devant lequel tu vas courir?

Sergio Colas : Oui, cela influence. Chaque encaste ou élevage est différent et peut modifier le comportement des toros : la vitesse, les coups de tête, le gabarit… C’est pourquoi il est important de les connaître pour mieux se préparer.

Tertulias : De l’extérieur, on dirait que tous les coureurs sont solidaires ! Pourtant quand on analyse une course, beaucoup se bousculent et se disputent pour se placer devant les toros. Où est la vérité ?

Sergio Colas : C’est normal que cela donne l’impression que nous sommes tous unis, mais dans la course tout change à cause des nerfs, de la peur et de la tension. Il peut y avoir des bousculades, car chacun cherche sa place.

Tertulias : Quelles sont les principales différences en matière de préparation ?

Sergio Colas : La principale différence réside dans l’expérience. Un coureur chevronné connaît parfaitement le parcours, sait où se placer et maîtrise beaucoup mieux ses émotions ainsi que les situations qui peuvent se présenter au cours de l’encierro.

À l’inverse, les débutants se préparent avant tout en observant les coureurs les plus expérimentés, en écoutant leurs conseils et en se familiarisant progressivement avec le tracé ainsi qu’avec les règles propres à l’encierro.

Tertulias : As-tu connu la cornada ? Et comment arrives-tu à surmonter mentalement ce type d’accident, en sachant que tu as une famille, un travail et que tu ne vis pas de la tauromachie ?

Sergio Colas : Je préfère résumer cela en une idée simple : les coups de corne font partie des risques inhérents à l’encierro, mais des accidents peuvent également survenir dans bien d’autres activités, qu’il s’agisse de jouer au football ou de pratiquer n’importe quel autre sport.

Le fait d’avoir une famille ou un métier ne change pas cette réalité. L’essentiel est d’agir avec discernement, d’avoir pleinement conscience des risques et de toujours faire preuve de responsabilité. Malgré toutes les précautions, il reste toutefois une part d’imprévisible… et, parfois, la chance a aussi son rôle à jouer. Je touche du bois.

Tertulias : Tout le monde te connaît en Espagne. Tu es également connu dans notre pays ! Quelle en est la raison ?

Sergio Colas : Pas seulement en Espagne et en France, aussi dans d’autres pays comme le Mexique ou les États-Unis. Honnêtement, je ne sais pas vraiment pourquoi je suis « célèbre » ; je suppose que les gens aiment ma manière de courir et c’est pour cela qu’ils me suivent.

Tertulias : À l’approche des San Fermines, il y a beaucoup d’excitation, comment te prépares-tu ?

Sergio Colas : Oui, il y a beaucoup d’émotion. C’est pour cela que je me prépare bien physiquement : je m’entraîne beaucoup, je travaille la concentration et la force pour arriver dans les meilleures conditions.

Tertulias : Avec autant de coureurs, peut-on vraiment profiter de l’encierro à Pampelune ? Réaliser une course propre et longue relève presque de l’exploit, n’est-ce pas ? Ne faudrait-il pas limiter le nombre de participants ?

Sergio Colas : Il y a des coureurs qui parviennent à profiter pleinement de l’encierro et d’autres qui, selon les circonstances ou tout simplement la chance du moment, n’en ont pas la possibilité.

Dans un encierro où la foule est aussi dense qu’à Pampelune, réussir une course propre et sur une longue distance est effectivement très difficile. Mais pour beaucoup, l’essentiel est avant tout d’avoir pu courir, de terminer l’encierro sans encombre et d’en sortir sur ses deux jambes.

Quant à l’idée de limiter le nombre de coureurs, c’est une question complexe. Chaque année, de plus en plus de personnes souhaitent participer aux encierros. C’est aussi un signe encourageant : il témoigne d’un engouement toujours bien vivant et montre que cette tradition continue de susciter un véritable intérêt.

Tertulias : Est-ce vrai que les encierros de San Fermín sont moins dangereux que ceux des petits villages ?

Sergio Colas : Au final, tous les encierros sont dangereux, que ce soit à San Fermín ou dans les villages. Chacun a ses risques et il ne faut jamais avoir trop confiance.

Tertulias : Un bon toro de corrida peut-il être un bon toro d’encierro ?

Sergio Colas : Oui, cela peut arriver, mais pas toujours. Un bon toro de corrida possède bravoure et force, mais dans un encierro, sa manière de courir compte aussi : la vitesse, le fait d’aller droit, sa façon d’évoluer en groupe. Ce sont des choses différentes, même si elles peuvent coïncider.

Tertulias : Un coureur d’encierro est-il attiré par toutes les autres formes de tauromachie de rue ?

Sergio Colas : Oui, en général. Beaucoup de coureurs aiment aussi les autres fêtes populaires, parce qu’elles partagent la même ambiance, la tradition et l’émotion.

Tertulias : Comment vois-tu l’avenir de la tauromachie de rue ?

Sergio Colas : Je pense qu’elle continuera comme aujourd’hui, même si c’est de plus en plus compliqué. Tout devient plus difficile, plus coûteux et les exigences augmentent, mais la tradition continuera d’avancer.

Tertulias : Est-ce logique d’être aficionado quand on est coureur d’encierro ?

Sergio Colas : Cela a du sens. Tout s’apprend peu à peu, et être aficionado aide à mieux comprendre les toros et à courir avec davantage de connaissance.

Tertulias : Penses-tu que l’interdiction de la corrida pourrait avoir des conséquences sur la tauromachie de rue ?

Sergio Colas : Oui, cela pourrait avoir des conséquences. Tout est lié, et si les corridas sont interdites, cela pourrait aussi affecter les fêtes populaires.

Tertulias : Pour quelqu’un qui ne connaît pas les encierros, San Fermín est-il la Mecque des encierros ? Partages-tu ce point de vue ?

Sergio Colas : Je suis d’accord. San Fermín est la référence mondiale des encierros, le plus connu et celui où viennent des coureurs du monde entier. Mais il existe aussi de très bons encierros dans de nombreux villages.

Tertulias : Quels encierros recommandais-tu à un débutant ? Et à un spectateur qui souhaiterait vivre cette expérience pour la première fois ?

Sergio Colas : À un débutant, je conseillerais de commencer par les encierros des villages. C’est le meilleur moyen d’acquérir les bases, de comprendre le comportement des animaux, d’apprendre leurs trajectoires et de se familiariser avec le déroulement d’une course. Cette progression permet de gagner progressivement en expérience avant de se confronter à des encierros plus exigeants.

À un spectateur qui souhaite découvrir un encierro pour la première fois, je dirais que chaque course peut être une expérience particulière, selon la manière dont il souhaite la vivre. À Pampelune, l’intensité est incomparable, mais l’encierro est extrêmement bref : on ne le voit passer que quelques secondes avant qu’il ne disparaisse. Malgré cela, l’atmosphère, l’ambiance et tout ce qui entoure l’événement rendent l’expérience véritablement inoubliable.

Les encierros ne se résument ni au courage ni à la recherche du danger. Ils sont avant tout une école d’humilité, d’observation et de respect envers le toro. Le parcours de Srgio Colas démontre qu’au-delà des limites que chacun peut rencontrer, ce sont la passion, l’expérience et la lucidité qui permettent de vivre pleinement cette tradition. Suerte pour cette édition 2026, avec de belles courses que nous suivrons attentivement.

Propos recueillis par Fransoua del Pozo

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