Aire sur l’Adour : le toro est prêt, aux aficionados de répondre présents
Aire sur l’Adour : le toro est prêt, aux aficionados de répondre présents
Depuis quatre saisons, Jean-François Piles conduit en direct, le destin des arènes d’Aire-sur-l’Adour avec une conviction rarement démentie : bâtir une corrida fidèle au toro, à l’afición et au territoire. Après l’annulation de la corrida du 21 juin en raison de la canicule, l’équipe organisatrice aurait pu se résoudre à faire jouer les assurances et envoyer les toros à l’abattoir. Elle a choisi une autre voie : maintenir coûte que coûte le rendez-vous du 4 juillet. Rencontre avec un organisateur pour qui une corrida ne se résume pas à un spectacle, mais relève avant tout d’un engagement..

Un homme, une arène, un projet
Tertulias : Tertulias : Comment es-tu arrivé à la tête des arènes d’Aire-sur-l’Adour ??
Jean-François Piles : Avant d’en assurer directement l’organisation, j’ai été pendant près de quatre ans conseiller auprès de la Junta qui gérait alors les corridas. J’étais déjà impliqué dans la vie des arènes, d’autant que mon père avait lui-même occupé cette fonction durant de nombreuses années.
Lorsque la Junta a décidé de mettre un terme à son activité, principalement pour des raisons financières, le maire m’a demandé si j’acceptais de reprendre l’organisation. Nous avions moins de trois mois pour construire la corrida de 2023.
Avec quelques amis d’Aire-sur-l’Adour et l’association Audaz Productions, nous avons relevé le défi. Artistiquement, cette première édition a été une réussite, même si l’équilibre économique était loin d’être atteint. Par la suite, nous avons remporté l’appel d’offres de la ville pour une durée de trois ans, ce qui nous a permis d’inscrire notre projet dans la durée.
Tertulias : Qu’est-ce qui te rattache autant à Aire-sur-l’Adour ?
Jean-François Piles : Je suis né à Nîmes, mais je me sens profondément attaché au Sud-Ouest. À Aire, je me sens presque chez moi. J’y ai beaucoup d’amis et je retrouve un tissu associatif particulièrement dynamique.
Bien sûr, il y a une ambition professionnelle : redonner à ces arènes la place qu’elles méritent. Mais il existe aussi une dimension humaine qui compte énormément pour moi. Ici, chacun s’investit avec sincérité et cette énergie collective donne envie d’aller toujours plus loin.
Redonner une identité à Aire
Tertulias : Dès le départ, avais-tu une vision précise de ce que devaient devenir les arènes d’Aire ?
Jean-François Piles : Oui. Je crois beaucoup aux projets qui se construisent dans le temps. Une arène ne retrouve pas sa personnalité en une seule saison.
Notre stratégie consiste à fédérer les aficionados autour du toro. En 2024, nous avons présenté Peñajara dans le Sud-Ouest. L’année suivante, nous avons accueilli Pedraza de Yeltes. Cette saison, nous franchissons une nouvelle étape avec Adolfo Martín.
Il y a une véritable cohérence dans cette progression. Chaque élevage représente un nouveau palier. Notre objectif est simple : faire d’Aire-sur-l’Adour une place où les aficionados savent qu’ils trouveront un toro exigeant, authentique et porteur d’émotions.
Nous avons même tenté d’autres pistes avec Miura ou Partido de Resina. Elles n’ont pas abouti, mais cela montre notre volonté de poursuivre ce travail d’identité.

Tertulias : Pourquoi cette orientation plutôt « torista » ?
Jean-François Piles : Parce qu’elle correspond à l’histoire de ces arènes, à leur public et aussi à nos moyens.
Aire a longtemps cherché son identité entre une sensibilité torerista et une approche davantage tournée vers le toro. Aujourd’hui, notre conviction est que cette ligne est la plus cohérente.
Il faut aussi regarder la réalité économique. Faire venir certaines figuras accompagnées des élevages qu’elles exigent représente aujourd’hui des budgets considérables.
À nos yeux, il est plus pertinent d’investir dans un grand élevage et de construire un projet autour de lui. C’est un choix de conviction autant qu’un choix de raison.
Et cette année, le choix le plus judicieux, c’est Adolfo. Je suis très heureux parce qu’en piste, en tout cas à Madrid et à la Copa Chenel, ça nous donne raison car Adolfo Martin fait cette année une saison extraordinaire.

Construire malgré les difficultés
Tertulias : Depuis ton arrivée, quel a été le principal défi ?
Jean-François Piles : Sans hésiter, les finances.
Aujourd’hui, organiser une corrida est devenu un véritable exercice d’équilibriste. Les coûts augmentent chaque année, tandis que nos moyens, eux, restent limités. Pourtant, les aficionados attendent des cartels toujours plus ambitieux et des élevages de premier plan.
Notre défi consiste donc à proposer une affiche capable de rivaliser avec celles des grandes férias, tout en travaillant avec un budget qui n’a rien de comparable.
Nous faisons beaucoup avec très peu. Si nous y arrivons, c’est grâce à une équipe exceptionnelle, composée de bénévoles passionnés qui donnent de leur temps sans compter. Sans eux, rien ne serait possible.
Tertulias : Cette aventure repose donc avant tout sur un engagement collectif ?
Jean-François Piles : Absolument.
Il y a d’abord la municipalité. Je tiens à saluer aussi bien l’ancien maire, Xavier Lagrave, que l’actuel, Jeremy Marti. Tous deux ont toujours défendu la tradition taurine et accompagné notre projet avec conviction. Ce soutien institutionnel est indispensable.
À leurs côtés, il y a les bénévoles, les associations locales, les chefs d’entreprise qui nous font confiance et les commerçants qui vivent eux aussi au rythme de la corrida.
Une manifestation comme celle d’Aire ne peut exister que parce qu’un territoire entier décide de s’investir.
Tertulias : As-tu le sentiment que les aficionados répondent présents ?
Jean-François Piles : Oui, progressivement.
Lorsque nous avons repris les arènes, nous étions sous la barre des mille entrées payantes. Aujourd’hui, nous avons pratiquement doublé cette fréquentation.
L’an dernier, nous avons retrouvé une affluence proche de celle de la corrida hommage à Iván Fandiño, qui reste l’une des plus belles de ces dernières années.
Évidemment, rien n’est acquis. Une arène se construit avec de la patience. Il faut convaincre, année après année, et gagner progressivement la confiance des aficionados. Notre objectif est désormais clair : franchir durablement le cap des deux mille entrées payantes.
On est aussi très proche aussi des commerçants d’Aire à l’image du 4 juillet là où tout le monde se mobilise pour prendre des places.

La jeunesse, un investissement pour l’avenir
Tertulias : Comment attirer un nouveau public ?
Jean-François Piles : En lui donnant sa place.
Nous avons mis en place une politique tarifaire très volontariste : tous les moins de vingt-cinq ans bénéficient d’une réduction de 50 %, quel que soit leur emplacement dans les gradins.
Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi les associer à la vie des arènes. Nous travaillons étroitement avec le comité des fêtes, avec la Classe des 20 ans, avec les Arsouillos, la Peña 69, la Confrérie… Toutes ces associations rassemblent beaucoup de jeunes. Nous avons un Présence soutenue sur les réseaux sociaux et les jeunes sont impliqués largement.
Lors de la tienta de présentation, j’ai invité tous les jeunes présents à venir assister gratuitement à la corrida. Ce sont de petits gestes, mais je crois beaucoup à cette idée de transmettre avant de convaincre.
Jean-François Piles : Se différencier et amener une personnalité adaptée à l’arène. Il faut être patient. Ca prend du temps de remonter l’arène, de semer. J’espère qu’on convaincra les aficionados sur un grand élan solidaire pour ce 4 juillet. Nous en avons besoin. Là aussi, on parle de conviction et de valeur. Si on respecte une logique implacable, la corrida, on ne la fait pas. On fait marcher l’assurance, on tue les toros et on ne perd pas d’argent.
Mais c’était impensable pour nous par rapport à nos valeurs et par rapport à tout le travail qu’on a fourni, et par rapport à l’amour qu’on a du toro bravo, de cet animal sacré. Là aussi, on prend soin de nos arènes. C’est un vrai choix pour le toro, pour notre passion, pour nos valeurs et pour les arènes d’Aire sur l’Adour.
Le pari Adolfo Martín
Tertulias : Pourquoi avoir choisi Adolfo Martín ?
Jean-François Piles : Tout commence toujours par le toro.
Lorsqu’on décide de bâtir une corrida, le premier choix est celui de l’élevage. C’est lui qui donne son identité à l’événement. Nous voulions franchir un nouveau cap tout en restant fidèles à notre ligne directrice.
Adolfo Martín s’est imposé naturellement. Cela faisait cinq ans que cet élevage n’était plus venu en France. Nous avons pensé qu’Aire pouvait être le lieu idéal pour renouer ce lien.
Mais convaincre un éleveur de ce prestige n’a pas été simple. Je suis allé le rencontrer à plusieurs reprises. Je lui ai présenté notre projet, notre ambition de reconstruire les arènes et l’idée qu’Aire puisse devenir une véritable vitrine pour son retour sur les grandes places françaises.
Cette vision l’a convaincu.
Tertulias : Sur quels critères avez-vous composé le lot ?
Jean-François Piles : Nous avons travaillé avec beaucoup d’exigence. Il faut être lucide : une arène comme Aire n’a pas les moyens d’acheter une corrida destinée à Madrid ou à Pampelune. Ce serait irréaliste.
En revanche, nous pouvons convaincre un éleveur de nous réserver un lot très bien présenté, homogène, avec une morphologie adaptée à notre plaza et surtout issu des meilleures lignées.
Nous avons étudié chaque toro avec Adolfo Martín. La morphologie comptait, bien sûr, mais également les familles et les origines. Quatre toros de ce lot appartiennent à la même famille que celui qui a permis à Antonio Ferrera de triompher lors de la dernière San Isidro. C’est un élément qui nourrit forcément beaucoup d’espoir.

Un toro qui exige… mais qui récompense
Tertulias : Qu’est-ce qui distingue, selon toi, un toro d’Adolfo Martín ?
Jean-François Piles : C’est un toro qui possède une vraie personnalité. Il demande énormément au torero, mais lorsqu’il se livre, il permet des œuvres magnifiques.
Contrairement à certaines idées reçues, ce n’est pas seulement un toro de combat. C’est aussi un toro capable de noblesse, de profondeur et d’émotion. Il oblige le matador à aller chercher le meilleur de lui-même. C’est précisément ce qui me plaît.
J’aime les toros qui ne donnent rien gratuitement mais qui récompensent pleinement celui qui accepte de s’engager. Quand un torero triomphe face à un Adolfo Martín, ce succès a une saveur particulière. Le bon toro d’Adolfo Martín est exigeant, mais lorsqu’il se donne, il rend au matador bien plus que ce qu’il lui demande.
Composer un cartel cohérent
Tertulias : Comment construit-on un cartel autour d’une corrida comme celle-ci?
Jean-François Piles : Le plus important était de trouver un véritable chef de lidia. Nous avions besoin d’un matador expérimenté, habitué à ce type de corrida, capable d’encadrer l’ensemble du cartel. C’est ce qui nous a conduits vers Garrido.
Notre décision a été prise avant même ses succès de Vic-Fezensac et de Madrid. Son actualité n’a fait que confirmer notre intuition. Il a accepté immédiatement. Cela montre aussi que cette corrida suscite un réel intérêt auprès des professionnels.
À ses côtés, Álvaro Lorenzo s’est imposé comme une évidence. Álvaro traverse un excellent moment. Ses dernières prestations, notamment à Tolède, nous ont convaincus qu’il avait toutes les qualités pour s’exprimer face à ce type de toro. Nous souhaitions un torero technique, capable de comprendre rapidement les exigences d’Adolfo Martín. Il correspond parfaitement à ce profil.
Une place pour un Français
Nous avons toujours souhaité qu’un matador français fasse partie de notre affiche. C’est important pour le public, pour l’identité des arènes et pour maintenir un lien avec notre territoire. Le choix de Solal s’est imposé naturellement.
Il restait sur une saison remarquable et il connaissait déjà les arènes d’Aire où il avait triomphé comme novillero. Nous voulions également un torero capable d’apporter du rythme à la corrida, notamment avec les banderilles. Il réunissait toutes ces qualités.
Tertulias : As-tu hésité avec des toreros plus expérimentés ?
Jean-François Piles : Oui, forcément. Nous avons évoqué plusieurs noms, notamment El Cid ou Antonio Ferrera. Mais nous avons finalement privilégié une génération de matadors qui possède déjà une solide expérience tout en ayant encore beaucoup à démontrer.
Je crois que cette affiche est équilibrée. Elle mêle maturité, ambition et envie de s’imposer.
Quand tout a failli s’arrêter
Tertulias : Comment as-tu vécu ces journées qui ont précédé l’annulation?
Jean-François Piles : Avec beaucoup d’incompréhension.
Je tiens d’abord à préciser que je comprends parfaitement qu’un préfet puisse appliquer un principe de précaution lorsque les conditions climatiques deviennent exceptionnelles. La sécurité du public reste une priorité. En revanche, ce que je regrette profondément, c’est le manque d’anticipation et de communication.
Dès le lundi précédant la corrida, le maire d’Aire-sur-l’Adour a multiplié les appels, les mails et les demandes auprès de la préfecture afin de connaître les intentions du préfet. Pendant plusieurs jours, nous sommes restés sans réponse claire.
Ce n’est que le jeudi que l’on nous a conseillé de retarder l’horaire de la corrida à 19 heures. Nous l’avons accepté immédiatement, preuve de notre volonté de trouver des solutions.
Puis, le samedi matin, nous avons appris par la conférence de presse du préfet que toutes les manifestations étaient annulées. Sans échange préalable. Sans concertation. Alors que la canicule était annoncée depuis plusieurs jours. C’est cette absence de dialogue que je déplore.
Tertulias : Objectivement, avec le recul, même à 19 heures, la corrida aurait-elle pu se dérouler normalement?
Jean-François Piles : Très sincèrement…Les conditions n’auraient pas été satisfaisantes.
Encore une fois, je ne critique pas le principe de précaution. Je regrette simplement que nous n’ayons pas pu anticiper ensemble une décision qui aurait permis d’éviter beaucoup d’incertitudes. Parce que cette annulation n’a pas touché uniquement la corrida.
Elle a frappé l’ensemble des associations, les commerçants, les restaurateurs…Les conséquences économiques ont été considérables.
Le choix du cœur plutôt que celui de la raison
Tertulias : À quel moment décides-tu de tout faire pour sauver cette corrida?
Jean-François Piles : Il a fallu résoudre un problème après l’autre.
D’abord vérifier les garanties de notre assurance. Ensuite obtenir l’accord du maire, qui a immédiatement souhaité nous accompagner dans cette démarche. Puis obtenir l’autorisation la préfecture nécessaire pour tout évènement réunissant plus de 1500 personnes.
Enfin, trouver une solution sanitaire pour conserver les toros plus longtemps que ne l’autorise normalement la réglementation. Chaque étape paraissait presque impossible.
Nous avons envisagé plusieurs dates. Le 27 juin était envisageable, mais la finale du Top 14, la corrida de Saint-Sever du 28 juin et l’indisponibilité de plusieurs toreros rendaient cette solution irréaliste.
Nous avons alors proposé le 4 juillet. Restait encore à obtenir une dérogation sanitaire exceptionnelle. Nous l’avons obtenue au prix de conditions extrêmement strictes.
Tertulias :Malgré toutes ces difficultés, pourquoi ne pas avoir renoncé?
Jean-François Piles : Parce qu’il existait deux façons de voir les choses.La première consistait à faire jouer l’assurance. Les pertes auraient été couvertes. Les toros auraient été conduits à l’abattoir.Fin de l’histoire.
La seconde était beaucoup plus compliquée. Elle consistait à rester fidèles à ce que nous défendons depuis le premier jour. Pour nous, le toro bravo mérite mieux que cette issue. Après tous les efforts consentis par les bénévoles, les partenaires et toute notre équipe, abandonner aurait été vécu comme un renoncement.
Nous avons donc choisi de nous battre. Ce n’était probablement pas le choix le plus raisonnable. Mais c’était celui qui correspondait à nos valeurs. On ne pouvait pas demander aux aficionados de croire en notre projet si, au premier coup dur, nous renoncions nous-mêmes.
Le verdict appartient désormais au public
Tertulias : Comment le public a-t-il réagi?
Jean-François Piles : Il y a eu des demandes de remboursements, c’est normal. Environ 20 % des réservations ont été annulées. Mais, dans le même temps, de nouveaux spectateurs ont pris leurs places.
Aujourd’hui, nous espérons que les derniers jours feront la différence. Cette corrida, nous avons décidé de la maintenir pour des raisons qui dépassent l’aspect financier. J’espère que les aficionados comprendront cette démarche.
Et maintenant ?
Tertulias : Ton contrat arrive à son terme. Cette corrida peut-elle influencer ton avenir à Aire ?
Jean-François Piles : Forcément. À la fin de la saison, il faudra regarder les chiffres avec lucidité. L’organisation d’une corrida devient chaque année plus difficile. Cela demande énormément d’énergie. Il faudra faire le bilan d’Aire, mais aussi de Tyrosse. Ensuite, je prendrai une décision. J’ai toujours fonctionné avec passion. Mais la passion ne dispense pas d’être réaliste.

Tertulias : Allez, pour terminer, trois raisons de venir à Aire le 4 juillet?
Jean-François Piles : La solidarité, l’amour du toro et la convivialité et le partage.
Le 4 juillet, les aficionados auront donc rendez-vous avec un lot d’Adolfo Martín particulièrement attendu, un cartel pensé avec cohérence et une équipe qui a choisi de défendre ses valeurs plutôt que la facilité. Dans les gradins, chaque spectateur pèsera bien davantage qu’une simple entrée vendue : il contribuera à écrire une nouvelle page de l’histoire d’une arène qui refuse obstinément de renoncer.
Réservations :
- Office de Tourisme d’Aire sur l’Adour
- Telephone : 05 58 71 64 70
- En ligne : Corrida de toros des fêtes 2026 | Billetterie
Les billets achetés pour le 21 juin restent bien entendus valables.
Propos recueillis par Philippe Latour
