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Bertrand Lucq : une enquête au coeur de monde taurin

Bertrand Lucq : une enquête au cœur du monde taurin

Le 26 septembre a été présenté aux arènes du Plumaçon le livre de Bertrand Lucq « Enquète autour du ruedo ». Tertulias a rencontré l’auteur.

Bertrand Lucq : « La tauromachie est avant tout une célébration de la vie »

Tertulias : Avocat, journaliste correspondant pour Sud Ouest depuis 1990, auteur de plusieurs ouvrages, tu viens de publier un livre consacré à la tauromachie. Avant d’évoquer cet ouvrage, peux-tu nous parler de ton lien avec le monde taurin ?

Bertrand Lucq : « Né à Labrit, dans les Landes, j’ai 65 ans. Mon lien avec la tauromachie remonte à l’enfance. J’ai rapidement déménagé à Mont-de-Marsan, où je suis arrivé à l’âge de six ans. Avec l’événement incontournable des fêtes de la Madeleine, mon père allait parfois aux corridas. Tout petit, j’assistais à l’arrivée des toros au patio de caballos, dans leurs fameuses limousines noires couvertes de poussière.

Un personnage m’avait particulièrement marqué, notamment par son regard : Santiago Martín El Viti. J’ai ensuite vu ma première corrida à Dax, le jour de l’Ascension, en mai 1972. Depuis, je suis passionné de tauromachie, espagnole comme landaise. Depuis un quart de siècle, je réalise chaque été la rubrique consacrée aux spectacles taurins pour Sud Ouest, ce qui me permet de suivre régulièrement l’actualité de notre territoire.»

Tertulias : Tu as choisi un angle particulier, celui de donner la parole à ceux qui font vivre la tauromachie. Pourquoi ce choix ?

Bertrand Lucq : « Au départ, je n’avais absolument pas l’intention d’écrire sur la tauromachie. J’avais d’autres projets après la parution de mon ouvrage sur Luis Ocaña. Mais en juillet 2023, Patricia Martinez, directrice des éditions Passiflore, m’a contacté pour me proposer de réaliser un livre permettant de mieux comprendre la corrida.

Sa proposition m’a d’abord quelque peu effrayé. Les ouvrages que j’avais lus sur le sujet, notamment ceux de Popelin, du Tio Pepe, d’André Viard ou de Claude Pelletier, étaient très techniques. Je ne me sentais pas capable d’écrire dans cette voie.

J’ai réfléchi à une autre approche : faire parler les acteurs eux-mêmes. L’idée était de faire découvrir le monde taurin de l’intérieur, avec une véritable volonté d’ouverture, notamment à destination de ceux qui ne fréquentent jamais ou très peu les arènes.

J’ai donc entrepris une enquête en rencontrant des toreros, des organisateurs et différents acteurs, y compris ceux qui œuvrent dans l’ombre à l’organisation des corridas et des novilladas.»

Tertulias : Parmi toutes ces rencontres, quelles sont les plus marquantes ?

Bertrand Lucq : «Il y en a beaucoup, mais la première qui me vient à l’esprit est celle de Clemente. Sa disponibilité m’a frappé. Je l’ai reçu trois fois chez moi. Il s’est montré très ouvert et m’a raconté des épisodes de son parcours, notamment cette fameuse traversée du désert. Je pense en particulier à ce tentadero chez Yonnet, en juin 2020, à la sortie du Covid où on l’appelle le soir pour lelendemain pour aller toréer huit toros qui risquait partir à l’abattoir sans avoir été toréés.

Toros de cinq ans, très armés, de véritables autobus, dans ces arènes de tientas de 25 mètres de diamètre!!! Ce qui m’a touché, c’est de voir un torero sans contrat depuis des mois, relever un tel défi qui a contribué à relancer sa carrière.

Un autre moment fort concerne Dorian Canton et son alternative initialement prévue, annulée à cause des intempéries. Il se prépare. C’est par SMS qu’il apprend dans un premier temps que la corrida ne pourra pas avoir lieu. Une désillusion terrible pour lui. Il prend son alternative à Villeneuve-de-Marsan, dans des conditions bien différentes. Un rêve quelque peu écorné.

J’ai également voulu mettre en lumière des personnes dont on parle rarement, comme les areneros de Mont-de-Marsan. Didier Labarthe, par exemple, joue un rôle essentiel. La piste doit être impeccable et, lorsque les conditions ne sont pas bonnes. Il était important pour moi de montrer leur travail.»

Tertulias : Au-delà des toreros et des organisateurs, quels aspects méconnus du grand public as-tu souhaité faire découvrir ?

Bertrand Lucq :« Le train d’arrastre, les mules et la manière dont elles sont préparées. J’ai également voulu aborder la question de la pique, qui reste assez méconnue du grand public.

Beaucoup considèrent encore la pique comme un châtiment. Avec Laurent Langlois, nous avons essayé d’expliquer son rôle et sa nécessité. Il faut remettre les choses à leur juste place : la pique n’est pas un châtiment, elle est indispensable au bon déroulement de la lidia.

Je me souviens notamment d’une novillada à Roquefort, le 15 août, où nous regrettions justement que les novillos n’aient pas été suffisamment piqués. On s’en rendait compte au troisième tiers. C’est pourquoi je souhaitais consacrer un volet de l’ouvrage à ce sujet, afin que le lecteur puisse mieux comprendre, lorsqu’il se rend aux arènes, pourquoi la pique est nécessaire.»

Tertulias : Ton livre repose sur de nombreux témoignages et confidences. As-tu découvert une réalité humaine différente de celle que tu connaissais déjà ?

Bertrand Lucq : « Je connaissais déjà assez bien ce milieu. J’ai baigné dans la tauromachie pendant une dizaine d’années avec mes enfants, qui ont évolué chez Adour Afición. Nous avons ainsi découvert le monde du campo, des novilladas et parfois celui des corridas.

Je n’ai donc pas été véritablement surpris par l’humilité, le respect et la profondeur d’âme des toreros. C’est quelque chose que je connaissais déjà.»

Tertulias : Est-ce justement cette dimension humaine que tu souhaites faire découvrir aux lecteurs, au-delà de l’image du héros que représente le matador ?

Bertrand Lucq :« Je l’espère. Le lecteur doit comprendre qu’un novillero ou un matador vit dans l’incertitude du lendemain. Il ne sait jamais ce qui va se passer. Son avenir dépend de beaucoup de monde : son agent, son apoderado, les organisateurs, mais aussi parfois d’un simple coup de téléphone.

Les témoignages réunis dans le chapitre consacré à la traversée du désert sont particulièrement révélateurs. Il faut une foi profonde pour s’entraîner tous les jours sans savoir de quoi demain sera fait. C’est comme quelqu’un qui partirait travailler sans être certain d’être payé à la fin du mois. Et parfois, cette situation peut durer des années.

Clemente m’expliquait qu’il s’accrochait à des détails, mais aussi aux parcours de toreros qui avaient connu les mêmes difficultésOrtega Cano, Paco Ojeda ou Emilio de Justo, ont parfois passé des temporadas entières sans voir une seule bête, avant qu’une corrida ne constitue un véritable déclic dans leur carrière.»

Tertulias : À qui s’adresse prioritairement ton livre ? Aux aficionados ou à ceux qui souhaitent découvrir et comprendre la tauromachie ?

Bertrand Lucq : « Aux deux, bien évidemment. Je respecte tous les aficionados, mais il y a différentes manières de vivre sa passion. Celui qui va aux arènes et n’est jamais satisfait me dérange profondément.

Je pense que certains aficionados devraient lire ce livre pour mieux comprendre comment fonctionne ce milieu et réaliser que rien n’y est simple. Il faut aussi respecter les toreros. Je peux comprendre que certains jours, ils ne soient pas inspirés, car tellement de paramètres entrent en jeu.

J’aimerais qu’il n’y ait pas deux catégories d’aficionados : ceux des grandes ferias et ceux qui acceptent de se déplacer pour les novilladas. Ces dernières méritent davantage de fréquentation. À Arzacq, Garlin ou Mugron, on constate parfois des baisses d’affluence, ce qui est regrettable. C’est pourtant dans les novilladas que se façonne l’avenir de la tauromachie et que peuvent apparaître les futures figuras.

Je voulais aussi rendre hommage aux organisateurs. Organiser une novillada demande beaucoup de courage. Ce sont souvent des bénévoles, dans des communes rurales, qui se donnent énormément de mal sans toujours être récompensés.

Ce livre s’adresse donc aux aficionados, mais aussi à ceux qui ne fréquentent pas habituellement les arènes. J’espère qu’après l’avoir lu, certains auront envie d’aller plus loin et de gravir les escaliers qui les conduisent aux gradins. »

Tertulias : Si tu devais retenir une seule chose que tu aimerais que le lecteur conserve après avoir refermé ton livre, quelle serait-elle ?

Bertrand Lucq : « La fragilité de la vie. Celle des novilleros comme des matadors, d’abord dans leur avenir professionnel, mais aussi dans l’arène. Il y a le torero et le toro, et chacun sait que ce dernier ne fait pas de sentiment : il est là pour tuer.

Les novilladas, comme tous les spectacles taurins, sont avant tout une célébration de la vie. On va aux arènes pour célébrer la vie. Il ne faut jamais l’oublier, même si la mort rôde constamment autour du torero. C’est vraiment ce message que j’aimerais que le lecteur retienne : cette fragilité de la vie.»

Tertulias : Ton livre est également accompagné d’un documentaire réalisé la veille des fêtes de la Madeleine. Peux-tu nous en dire quelques mots ?

Bertrand Lucq :« Ce documentaire, d’une durée d’une trentaine de minutes, constitue un excellent complément au livre. Il est accessible grâce à un QR code intégré à l’ouvrage. On y retrouve notamment des explications de Romain Laborde et Mathieu Guillon, qui apportent un éclairage particulièrement intéressant sur le monde taurin.»

 Merci Bertrand pour cet échange. Le livre édité par les éditions Passiflore est vendu au prix de 17 euros. Pour le commander ➡️ Enquête autour du ruedo – Éditions Passiflore

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