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Calle de La Puebla

Calle de la Puebla .. Si ce n’est pas un signe ! Au hasard de mes recherches pour trouver un logement madrilène à un prix décent, j’ai fini par atterrir dans ces hôtels « capsules », sorte d’auberges de jeunesse en kit made in China. Une fois ces considérations logistiques évacuées, c’est en mettant le GPS avant de partir que l’adresse du lieu m’a fait de l’oeil.

Voir Morante et loger Calle de La Puebla… Enfin voir Morante!? Pour arriver à avoir des places pour cette feria d’automne, difficile d’éviter l’abonnement et donc la course du 12 octobre. On y fêtera l’anniversaire de cette fausse-vraie sortie de l’artiste tourmenté.

Morantiste, je le suis depuis toujours. Je ne m’en suis jamais caché. Néanmoins, je fus de ceux qui pensèrent qu’un départ annoncé doit-être suivi d’effet (des faits?).

D’ailleurs , cette temporada, je suis resté très sagement en dehors du Morante tour 2026. Nos routes ne se sont croisées qu’un après-midi de juillet à Pampelune pour une course sans éclat, plongé dans la médiocrité de toros sans âme et à la présentation indigne de la feria del toro ou autoproclamée comme telle.

Ce fut d’ailleurs l’une des constantes de la tournée du génie au cigare. Le voir affronter des toros à la présentation discutable. À l’entendre, il prend une année de plus chaque temporada, tandis que le toro, lui, a toujours quatre ou cinq ans. Alors, pour lutter contre le poids des ans, maîtriser les risques, réduire le gabarit de ses adversaires semblent tenir lieu d’un plan de survie assumé.

José Antonio Morante Camacho est avec Roca Rey, l’un des rares à remplir les arènes. Alors côté empresas ses désirs sont des ordres. Ni le premier, ni le dernier, c’est la loi du genre!

Une fois en piste, la silhouette alourdie et le visage fatigué d’un homme qui lutte sans arrêt contre ses démons intérieurs, Morante a donné le change. Il a connu une temporada remplie de succès, draînant derrière lui une foule de partisans toujours plus nombreuse pour l’aduler, lui qui fut tant honni par une grande partie du peuple aficionado. Alors finalement, je me dis qu’aller bouder ce plaisir coupable de le voir peut-être une dernière fois (il se dit fatigué) tiendrait de la privation imbécile et que poursuivre ce jeûne pas du tout intermittent ne fait pas sens.

Me voilà donc Calle de la Puebla, avec mes contradictions dans les bagages et un billet pour Las Ventas. Mais je n’y vais pas pour assister à un nouveau drama d’un départ. Sur ce chapitre, il a déjà donné. En fait, je lui souhaite simplement de faire ce qu’il veut.

Alors cette corrida, j’espère la voir avec un toro qui présente les papiers et pose quelques questions. Car le talent de Morante, mérite cette exigence.

Je sais aussi comment cela se passe. On s’installe sur le ciment avec son petit dossier secret à charge soigneusement constitué d’arguments les meilleurs ou prétendûment tels. Puis il prend la cape. Un mouvement, une manière d’attendre, et voilà que l’on se redresse. Le voisin vous regarde ; vous avez vu la même chose. Le dossier reste sous le coussin. On finit même par l’oublier au moment de repartir et de procès même d’intention, il n’y a plus.

Ce 12 octobre, je serai donc sur les gradins. Je regarderai d’abord sortir le toro. Puis je regarderai Morante, plein d’espoirs. Je ne lui demande pas de justifier sa présence ni de me promettre une autre saison. J’espère seulement qu’à un moment de l’après-midi il se passera quelque chose qui me fera oublier les bonnes et mauvaises raisons que j’avais de rester chez moi.

Après, il faudra rentrer Calle de la Puebla. Peut-être n’aurai-je que des reproches à ruminer. Peut-être reverrai-je un geste, toujours le même, en fermant les yeux.

C’est pour cette seconde possibilité que je suis venu. Je le sais, c’est comme une évidence contre laquelle je ne peux pas lutter. Se mentir à soi-même n’est-il pas le pire des mesonges? Alors j’aimerais allumer un puro et, au milieu des volutes âcres, retrouver quelque chose de beau à emporter jusqu’à ma chambre.

Calle de la Puebla… Pourvu que le hasard ait bien fait les choses.

Philippe Latour

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