Je m’appelle Enmudecido
Je m’appelle Enmudecido.
Mon nom appelle le silence. Mon histoire dans cette corrida du dimanche du Riz, débute par un quiproquo. Les hommes manquent parfois d’exigence, quand ils en réclament beaucoup sur notre comportement. D’abord, l’orthographe de mon patronyme avec une jambe en trop sur le « n » et puis mon numéro d’identité, qui sur le papier ne correspondait pas à celui tatoué sur mon flanc qui est bien le 205. L’erreur est humaine, disent-ils.

Je suis né à quelques encablures d’ici, aux Jasses de Bouchaud, chez Monsieur Mailhan. Pascal pour ceux qui le connaissent. Je suis né ici, quelque part sur cette route qui, depuis Arles, file vers les Saintes-Maries-de-la-Mer. Je suis poil de carotte. J’ai eu 4 ans au muguet. Je pèse 530 kg.
Dans mon sang coule l’histoire d’autres terres et d’autres hommes. Mon nom rappelle mes origines prestigieuses, celle de Fuente Ymbro. Plusieurs de mes ancêtres l’ont porté. Un de ceux-là a semé une belle pagaille dans le virage de Estafeta, à la San Fermin de 2022. Ironie de l’histoire, il a dû en découdre plus tard dans la journée avec José Garrido, mon José Garrido.
Je connais peu de choses des hommes. Il y en a un, cependant, que je connais un peu mieux. Une grande silhouette qui m’est familière. Il m’a vu naître, grandir, prendre du coffre et des cornes. Il m’a regardé comme il regarde tous ceux de sa maison, avec ce regard si attentionné, celui des hommes qui élèvent les toros de ma race. Je ne sais évidemment rien de ses espoirs, de ses doutes, des croisements patiemment réfléchis, des tientas, des choix et des désillusions. Mais ce que je sais c’est qu’à lui, Pascal Mailhan et à son compère Philippe Pagès, je dois tout. Et par dessus tout, mon identité. Celle inscrite sur mon passeport : « Pagès-Mailhan »

Cette journée ensoleillée du dimanche 13 septembre 2026 n’est pas une journée comme les autres. Elle suscite, pour mon propriétaire, beaucoup d’espoir. Pour la première fois avec mes frères nous allons représenter notre devise, au complet, dans une place de première catégorie. C’est dire la responsabilité qui repose sur nos morillos !
A 18h55, c’est à mon tour d’entrer en piste. La porte s’ouvre.
La lumière. Le sable. Le bruit. Et enfin le combat.
Après m’être présenté poliment, très vite est apparu le cheval. Là, je crois que les hommes ont commencé à me regarder autrement. Je déboule contre l’intrus et je mets les reins en prenant soins de ne pas bouger ma tête. Une vraie pique, un puyazo comme ils disent.
Puis on me replace au centre du ruedo. Décidément, le premier avertissement ne leur a pas suffi. Je redéboule donc, rapidement, droit vers le lancier. J’ai bien senti, alors, que mon galop ne laissait pas les hommes indifférents.

Mais mon histoire ne fait que commencer.
Devant moi se tient, une humble figure, élégante, vêtue de gris et d’or. Ils l’appellent José Garrido. Et ce José Garido, lui, il a vite compris ce que j’avais à lui offrir
Il a vite compris qu’il ne fallait pas me brusquer, qu’il fallait m’accompagner. Et moi j’ai commencé à charger, de toute façon je ne sais rien faire d’autre. J’ai donc chargé, chargé et rechargé, inlassablement. José voulait me laisser souffler, inutile ! Je repartais de plus belle, d’un côté puis de l’autre sans cesse…Là où d’autres auraient exigé un peu de répit moi je me livrais davantage. Au bout d’1/4 d’heure, José m’offrit en cadeau trois déréchazos liés, superbes de profondeur et de lenteur, m’obligeant à freiner et à baisser la tête encore davantage. Il parait qu’à ce moment-là, lui et moi ne formions plus qu’un ! Soit, je veux bien l’entendre. Et puis les gens en redemandaient et moi, pour ne pas déplaire, je remettais le couvert. On aurait pu y passer la nuit.

Au bout d’un moment, au-dessus de la porte, une dame attentive qui faisait autorité, appelle Pascal. Elle veut lui parler. Il s’est entretenu avec elle. Je ne sais pas ce qu’ils se sont dit mais soudain j’ai vu la porte s’ouvrir à nouveau pour me permettre d’aller récupérer. J’ignorais alors que la dame venait de m’accorder le pardon de la vie. Ils l’appellent Paola Melani.

Dans l’obscurité et le calme retrouvé, je perçois les clameurs parvenant de l’extérieur fêtant mon José et mon propriétaire.
Plus tard, j’ai su que mes frères, également, n’avaient pas démérité.
Avant moi était sorti Jurador.
Il parait que lui aussi avait du gaz. Une charge presque aussi abondante que la mienne, mais différente : plus affirmée, plus autoritaire, surtout sur sa corne gauche. Il fut si important qu’ils lui accordèrent un tour de piste. Certains, à la sortie, le préférèrent même à moi. Je peux le comprendre même s’il fut plus discret que moi, face à la pièce montée. Sans doute, aimait il moins les desserts …Quant à moi on n’a pu me reprocher de ne pas m’en être resservi. A ma décharge, on ne m’avait pas proposé d’en reprendre.
Le temps est venu de panser mes blessures et de rejoindre au campo Habilidoso rentré de Mimizan au mois de juin.
Les hommes attendront désormais de moi que je transmette mon caractère qui a fait honneur à mon sang. Peut-être mes fils porteront-ils cela. Peut-être pas.
Mais on se souviendra qu’un jour, les hommes m’ont conduit dans une arène pour y mourir et qu’ils ont changé d’avis.

Je m’appelle Enmudecido Pagès-Mailhan.
Numéro 205.
Olivier Castelnau (photos Daniel Chicot)
A Philippe Pagès
