El Palmeral : une ganadería d’auteur
El Palmeral : une ganadería d’auteur
Pendant longtemps, il est resté volontairement à l’écart des projecteurs. Pourtant, derrière les clôtures d’El Palmeral se joue depuis plus de trente ans une aventure singulière, faite de passion, de patience et de convictions. Ancien novillero, organisateur de spectacles taurins puis ganadero, Olivier Martin a consacré une partie de sa vie à préserver un encaste rare, « hérité » en partie d’Antonio Ordóñez, dont il fut l’un des proches observateurs.
Il revient sur la naissance d’El Palmeral, les années d’éloignement, puis le retour à la tête de la ganadería. Une réflexion passionnante sur la sélection, l’évolution du toro brave et la préservation d’un patrimoine génétique devenu exceptionnel.

Aux origines d’El Palmeral
« Une ganadería ne naît pas par hasard »
Tertulias : Comment est née la ganadería d’El Palmeral ?
Olivier Martin : Elle est née officiellement en 1992, mais son histoire commence bien avant. Dans les années 1980, j’avais accompagné Laurent Fano dans l’acquisition d’une partie de la ganadería de Jaral de la Mira. À cette époque, son propriétaire remplaçait progressivement son élevage par du Baltasar Ibán. Jaral de la Mira provenait essentiellement de Samuel Flores, avec des apports d’Atanasio Fernández, ce qui en faisait un croisement particulièrement intéressant.
Cette opération a d’ailleurs constitué la première importation officielle et réglementaire de bétail bravo espagnol vers la France.
Peu après, les Fano m’ont demandé de les aider à introduire un nouvel étalon. Grâce à l’amitié qui me liait à Antonio Ordóñez, je lui ai demandé s’il accepterait de leur en vendre un. Au même moment, un fermier prenait sa retraite à Arraute-Charrite. Mon oncle André, était un grand aficionado. Je lui ai proposé de reprendre cette propriété. C’est ainsi qu’est née l’idée d’y créer notre propre ganadería.
Tertulias : À quel moment Antonio Ordóñez est-il entré dans l’histoire d’El Palmeral ?
Olivier Martin : Dès le départ. Je lui ai demandé s’il accepterait de nous céder un lot de vaches. Il a immédiatement répondu favorablement et m’a même laissé choisir deux étalons : l’un destiné à notre élevage, l’autre pour les Fano.
Antonio avait une connaissance extraordinaire de son bétail. En 1978, il avait acheté aux héritiers du Conde de la Corte un étalon nommé Torquito 20, choisi uniquement sur son type morphologique, sans même le tienter. À cette époque, il avait renoncé depuis longtemps à tienter ses futurs reproducteurs, après plusieurs expériences qui lui avaient montré que les meilleurs résultats ne provenaient pas toujours des animaux les plus spectaculaires.
Torquito allait profondément marquer sa sélection. Son apport a permis de redonner beaucoup de qualités à la ganadería, mais aussi d’augmenter sensiblement la consanguinité.


Tertulias : Comment as-tu constitué le premier noyau génétique d’El Palmeral ?
Olivier Martin : Antonio avait préparé un lot de vaches ainsi que plusieurs utreros issus des dernières générations de Torquito. J’en ai sélectionné trois. Parmi eux se trouvait un toro bizco que je ne souhaitais finalement pas conserver.
Antonio m’a alors proposé un échange : il garderait pour une saison l’étalon que j’avais choisi, Batacaído 4, afin qu’il couvre ses propres vaches, tandis que notre lot serait sailli par le toro bizco. Nos vaches sont arrivées pleines quelques mois plus tard.
Avec le recul, je mesure la confiance qu’il m’accordait déjà. Pour un jeune ganadero, bénéficier d’une telle relation avec Antonio Ordóñez représentait un privilège exceptionnel.
Tertulias : Les débuts ont-ils été immédiatement encourageants ?
Olivier Martin : Oui… et non. Les premiers produits de Batacaído furent remarquables. Quatre ans plus tard, ils composèrent une corrida triomphale à Marbella où huit oreilles furent coupées.
Deux ans après notre installation, nous avons inauguré la placita de la ganadería en présence d’Antonio Ordóñez.
Ce jour-là est sortie une vache exceptionnelle. Antonio était prêt à me l’échanger contre dix vaches de son élevage. J’ai refusé. Avec le recul, je reconnais que je me suis peut-être trompé, car sa descendance s’est révélée très irrégulière. Cette expérience m’a appris une leçon essentielle : dans une ganadería, les certitudes n’existent pas.
À quel moment as-tu compris le caractère particulier de cet encaste ?
Olivier Martin : Très rapidement. Nous savions que ces animaux demanderaient des toreros expérimentés. Notre idée initiale était donc de les faire sortir dans des festivals, avec des professionnels capables de comprendre leur comportement.
À cette époque, l’encaste Atanasio bénéficiait encore d’une excellente réputation. Nous avions d’abord prévu de débuter à Captieux, puis Bayonne envisagea une novillada 100 % française avec nos novillos. Finalement, aucun de ces projets n’aboutit.
C’est alors qu’Antonio Ordóñez est venu voir les animaux à Arraute. Il a beaucoup apprécié le lot et a pris une décision qui allait changer notre histoire : il programma notre première novillada… à Ronda en 1996. Morante de la Puebla était au cartel, le hendayais Rafael Cañada aussi.

Antonio Ordóñez, le mentor
« Il ne m’a jamais donné les réponses. Il m’a appris à les trouver. »
Tertulias : On sent, tout au long de ton parcours, que la rencontre avec Antonio Ordóñez a été déterminante. Comment est née cette relation ?
Olivier Martin : Au départ, c’était une relation d’afición. Antonio s’est rapidement rendu compte que j’étais passionné par son élevage et, surtout, par l’encaste Atanasio.
Je passais mon temps à lui poser des questions. Lui passait le sien à…ne jamais vraiment me répondre. C’était sa manière d’enseigner. Au lieu de donner une réponse toute faite, il ouvrait une porte, me donnait une piste, puis me laissait chercher. Avec le recul, je comprends qu’il voulait que je construise moi-même mon raisonnement de ganadero. Cette méthode m’a énormément marqué.
Tertulias : t’ a-t-il formé ?
Olivier Martin : Pas au sens classique du terme. En revanche, il m’a énormément transmis. Lorsque j’ai acheté mes premières bêtes, je pensais connaître l’encaste Atanasio. En réalité, je n’en connaissais qu’une toute petite partie. C’est un encaste extrêmement particulier, qui a découragé plus d’un éleveur. Il m’a fallu près de dix ans avant de commencer réellement à comprendre son fonctionnement. Antonio m’a fait gagner un temps considérable.
En 1998 -année de son décès- il m’a demandé de descendre plusieurs jours en Andalousie pour l’aider à tienter une grande partie de ses camadas. Pendant quatre jours, nous avons travaillé ensemble quasiment sans interruption. À la fin, il m’a demandé mes notes.
Puis il m’a laissé les clés de son bureau. J’ai alors découvert quelque chose d’extraordinaire : les registres de la ganadería, qui retraçaient toute la sélection depuis les achats réalisés par Atanasio Fernández dans les années 1940.
J’ai passé des heures à les lire, à prendre des notes, à essayer de comprendre les logiques de sélection, les familles, les croisements…Pour moi, c’était une véritable bibliothèque vivante.
Tertulias :As-tu eu le sentiment qu’il préparait sa succession ?
Olivier Martin : Je ne crois pas qu’il ait jamais eu cette idée. En revanche, je pense qu’il avait compris mon attachement profond à cet encaste. Il savait que je cherchais à comprendre, pas simplement à reproduire. C’est sans doute pour cela qu’il m’a ouvert autant de portes.
Dans une ganadería, il faut apprendre à regarder au-delà de l’évidence. Les meilleurs reproducteurs ne sont pas toujours les animaux les plus spectaculaires. Antonio m’a appris à observer les familles, les comportements, les qualités cachées. À ne jamais me contenter d’une première impression. C’est une façon de penser qui ne m’a jamais quitté.

Tertulias : A t’écouter c’est un véritable passage de témoin?
Olivier Martin : Il existe un épisode qui m’a profondément marqué. Lors du dernier tentadero auquel j’ai participé chez Antonio, il avait intégralement recopié mes observations dans son propre livre de tienta. J’y ai vu une immense marque de confiance. Avec le recul, j’ai presque ressenti cela effectivement comme un passage de témoin.
Pour l’anecdote, le jour de son décès, je me trouvais en Andalousie. J’étais justement venu choisir une novillada pour un spectacle que j’organisais en France. Une fois le choix terminé, le mayoral m’a proposé d’aller voir les sementales. Je me souviens encore de cette scène. Les toros étaient particulièrement nerveux. Ils bramaient, s’agitaient, semblaient ressentir quelque chose d’inhabituel. En quittant la finca, mon téléphone a sonné.
C’était Olivier Baratchart. . Il venait d’entendre à la radio l’annonce du décès d’Antonio. J’étais encore au milieu des sementalesqui s’étaient mis à bramer précisément lorsqu’il s’est éteint..
Tertulias : Est-ce aussi ce qui explique ta volonté de préserver aujourd’hui cet encaste ?
Olivier Martin : Avec le temps, ce n’est plus seulement devenu une passion. C’est une responsabilité. J’ai toujours eu le sentiment que ce qu’Antonio avait construit méritait d’être prolongé. Pas reproduit à l’identique. Prolongé. Mon ambition n’est pas de figer son œuvre.
Elle est de la faire vivre au 21ᵉ siècle, avec mes propres convictions, tout en restant fidèle à son esprit. C’est probablement cela qui guide encore aujourd’hui chacune de mes décisions.
De novillero à ganadero
« Je me suis habillé de lumières, mais je savais où étaient mes limites. »
Tertulias : Avant d’être ganadero, tu as été novillero. Comment est née cette passion pour le toro ?
Olivier Martin : Comme beaucoup de jeunes de ma génération, tout est parti de l’afición. À la fin des années 1970, il n’existait pas d’écoles taurines en France. La première ouvrait tout juste à Madrid. Certains ont choisi d’y partir. Moi, j’ai préféré poursuivre mes études.
Je me considère avant tout comme un aficionado qui a eu la chance de s’habiller de lumières. J’ai vécu cette période avec énormément de passion, mais aussi avec beaucoup de lucidité car il faut aussi savoir être honnête avec soi-même.
J’avais certaines qualités, j’ai réalisé de belles campagnes en novilladas sans picadors puis avec picadors, mais j’étais également conscient de mes limites. Je n’ai jamais voulu aller chercher une alternative à tout prix. Je préfère garder le souvenir d’une passion pleinement vécue plutôt que celui d’une ambition devenue déraisonnable.

Avant de devenir ganadero, tu as aussi été organisateur de spectacles taurins. Comment cette aventure a-t-elle commencé ?
Olivier Martin : Presque par hasard. Mon premier spectacle fut une capea, organisée en 1979. Mais c’est réellement à partir de 1984 que j’ai commencé à organiser régulièrement des festejos, notamment à Pontonx, puis dans d’autres arènes.
Il y a d’ailleurs une anecdote assez coquasse, le jour où je débutais en novillada avec picadors à Saint-Perdon , j’organisais également le festival de Pontonx .
C’est à Saint-Sever, que cette activité a véritablement pris son essor. Avec quelques amis, dont François Capdeville et Jean Gilbert, nous voulions redonner une dynamique à certaines arènes tout en conservant un fonctionnement bénévole.
Notre idée était simple : réduire les coûts d’organisation pour proposer des tarifs accessibles et faire en sorte que les habitants se réapproprient leurs arènes.
Cette philosophie nous a permis de relancer plusieurs places comme Mugron, qui n’avait plus organisé de corrida depuis les années 1950, mais aussi Garlin, Saint-Perdon ou encore Pontonx. Pendant près de vingt ans, cette aventure a occupé une place importante dans ma vie.
Tertulias : Pourquoi avoir finalement tourné cette page ?
Olivier Martin : Parce qu’à un moment, il faut choisir. En parallèle, je développais mon activité professionnelle au sein de l’entreprise familiale. Lorsque l’on crée une entreprise, on ne peut pas être à moitié investi.
Petit à petit, j’ai compris qu’il m’était impossible de mener de front une activité professionnelle exigeante, l’organisation de spectacles taurins et une implication quotidienne dans la ganadería. Et puis il y avait aussi la famille. Le temps que je consacrais aux toros, je le prenais forcément ailleurs. Il fallait trouver un équilibre.
Le temps du renoncement
« Il arrive un moment où la passion ne suffit plus. »
Tertulias : au début des années 2000, vous avez pourtant le sentiment que la ganadería est enfin sur la bonne voie…
Olivier Martin : Paradoxalement, c’est au moment où nous commencions à voir les premiers résultats de plusieurs années de sélection que tout s’est compliqué. Les produits des nouveaux étalons nous donnaient enfin satisfaction. Les tentaderos devenaient plus réguliers et certaines familles confirmaient les espoirs que nous avions placés en elles.
Je me souviens notamment d’un étalon tienté par José María Manzanares père et son fils et d’un autre tienté par Rafael Cañada. Les femelles issues de cette dernière lignée avaient obtenu des notes remarquables. Pour la première fois, j’avais vraiment le sentiment que nous construisions notre propre identité. Nous commencions à récolter le fruit d’un travail engagé plus de dix ans auparavant.

Tertulias : Et pourtant, tu vas quitter la ganadería…
Olivier Martin : La décision ne vient pas des toros. Elle vient de la vie. En 2002, mon oncle et moi nous étions séparés professionnellement. Nous restions associés dans la ganadería, mais nos chemins divergeaient de plus en plus.
À cette époque, mon entreprise se développait rapidement. Créer une société, la faire vivre, développer son activité… cela demande un engagement total. Je continuais également à organiser des spectacles taurins. À un moment donné, j’ai pris conscience que je ne pouvais plus tout mener de front. Continuer aurait signifié faire les choses à moitié. Or je ne supporte pas le « à moitié » et la ganaderia non plus . Les toros réclament une présence quotidienne. Ils ne vous attendent jamais.
« On ne cesse jamais vraiment d’être ganadero. »
Que devient El Palmeral ?
Olivier Martin : Après le décès de mon oncle, son héritier n’était pas aficionado. Il ne souhaitait plus assumer le coût d’une ganadería. La décision fut donc prise de vendre. J’étais toujours actionnaire à 49,7%. J’ai alors cherché une solution qui permette de préserver au mieux le travail accompli sans hypothéquer le foncier. C’est ainsi que Laurent Fano a repris l’élevage. Les mâles sont partis à Sulauze et un important travail de sélection a été engagé pour trouver de nouveaux étalons. Il y avait des bonnes choses, parce que durant cette période, la ganaderia avait acquis un étalon de Javier Perez Tabernero qui était dans un très bon moment. Dans le type physique, il a perturbé complètement les choses, mais il a apporté en bravoure, en fixité, et qui a participé à résoudre aussi le problème de mansedumbre. Un autre provenait de Riboulet qui avait racheté une partie de Valdefresno.
Le retour : préserver plus qu’une ganadería
« Je pensais avoir tourné la page. En réalité, elle n’était pas terminée. »
Tertulias : Après plus de dix ans loin de l’élevage, comment El Palmeral est-il revenu dans ta vie ?
Olivier Martin : Presque par surprise. Pendant toutes ces années, je suis resté volontairement hors du monde des toros avec assez peu de contacts et je n’avais aucune intention de revenir. Puis, au début de l’année 2016, Laurent Fano m’appelle.
Ils avaient fait tienter plusieurs toreros, notamment Sébastien Castella puis Andrés Roca Rey. Les sensations étaient très encourageantes. Ils m’invitent à assister à une novillada à Beaucaire, pensant que les animaux allaient enfin révéler le travail accompli. Mais la novillada n’a rien donné
Les Fano étaient convaincus que les nombreux transferts d’animaux entre les différentes propriétés avaient perturbé l’élevage. Leur idée était de regrouper l’ensemble du bétail à Sulauze…sauf, si Je souhaitais tout racheter. Je n’étais pas forcément préparé à cette proposition.
Tertulias : Qu’est-ce qui t’a finalement convaincu ?
Olivier Martin : Mes filles, Paola et Sarah, ainsi que Valentine, ont largement contribué à cette décision. Elles m’ont encouragé à franchir le pas. Finalement, nous avons trouvé un accord.
Nous avons repris les vaches restées à Arraute ainsi que les animaux qui n’avaient pas encore été transférés ou sélectionnés. Il restait trente-huit vaches, dont plusieurs très âgées. Cela constituait néanmoins un embryon de ganadería. Un peu plus tard la famille Fano a accepté de nous céder le troupeau qu’ils avaient eux-mêmes selectionné et qui était à Sulauze.
Tertulias : Quel était ton objectif en reprenant El Palmeral ?
Olivier Martin : Très clairement : préserver un encaste. À cette époque, de nombreux élevages issus d’Atanasio avaient disparu. D’autres avaient choisi de croiser leurs animaux avec du Domecq. Petit à petit, l’identité génétique construite pendant des décennies était en train de s’effacer. Je ne voulais pas assister à cette disparition. Mon premier objectif n’était donc pas de produire davantage. C’était de conserver ce patrimoine.
Tertulias : Comment arriver à le faire au délà du travail de sélection sur l’existant qui est réduit en nombre?
Olivier Martin : Je continuais à échanger avec l’ancien mayoral d’Antonio Ordóñez. La ganadería avait changé de propriétaire appartenant désormais à Pedro Trapote également propriétaire des Toros de la Plata. Le fils de l’ancien mayoral était le mayoral de la famille Trapote.
À l’automne 2024, Juan José Muñoz le mayoral, m’informe que la totalité de la ganadería de Hros de Antonio Ordoñez est à vendre. Je comprends immédiatement ce que cela représente. Une occasion comme celle-là ne se représentera probablement jamais.
Mais les démarches administratives et sanitaires ont été longues et parfois compliquées. Entre-temps , la ganaderia de herederos d’Antonio Ordoñez a changé de main.
Passons sur les détails de la négociation avec le nouveau propriétaire, mais nous avons finalement pu rapatrier entre 2025 et 2026, tout ce qu’il était possible de faire revenir en France : les camadas completes d’añojas et d’eralas, toutes les vaches de ventre nées à partir de 2019, un eral et trois añojos choisis sur leur reatas pour les tienter. Au total, près d’une soixantaine de bêtes.
Pour certaines familles, c’est tout simplement inespéré.
En récupérant Ordoñez on a récupéré ce qui est le plus proche de chez Dolores Aguirre en tout cas génétiquement car la sélection entre Antonio Ordoñez et Dolores Aguirre était largement différente.
Problèmes vétérinaires
Le principal obstacle est venu de l’IBR. Pendant plusieurs années, les animaux avaient reçu un vaccin qui les rendait positifs lors des contrôles sanitaires. L’étalon que nous souhaitions récupérer n’a donc jamais pu franchir la frontière. Ce fut une immense déception mais nous avons tout de même réussi à récupérer plusieurs de ses fils et les vaches importées cette année venait couvertes par cet étalon.
L’essentiel de son patrimoine génétique n’était donc pas perdu.

« Une mission plus qu’un projet. »
Tertulias : Quel est le nouveau champ des possibles avec cette acquisition?
Olivier Martin : Lorsque nous avions imaginé notre projet avec Antonio Ordóñez, au début des années 1990, notre idée consistait à faire évoluer deux troupeaux séparément afin de limiter la consanguinité en les réunissant plusieurs années plus tard. La vie en a décidé autrement.
Mais, finalement, trente ans se sont écoulés. En récupérant aujourd’hui une partie du troupeau d’Ordóñez, nous retrouvons cette idée initiale. Avec trois décennies de recul. C’est presque comme si l’histoire reprenait là où elle s’était arrêtée. Il ne s’agit pas simplement de produire des toros mais de maintenir une diversité génétique, transmettre un patrimoine qui risquait de disparaître.
Une philosophie de sélection
« Une ganadería ne se construit pas pour aujourd’hui, mais pour dans vingt ans. »
Tertulias : Quelle est la base de ta sélection ?
Olivier Martin : Avant toute chose, je cherche à préserver un encaste. . Aujourd’hui, nous avons 109 mères et seulement 5 étalons car nous avons dû en faire abattre 3 récemment dans le cadre de l’assainissement IBR. Mais au-delà du nombre, le véritable enjeu c’est de conserver le maximum de familles différentes. C’est de conserver le maximum de familles différentes. Quand j’ai laissé la ganaderia, il y avait 77 vaches de ventre, mais il y avait 21 familles. Quand j’ai accompagné les filles pour reprendre la ganaderia, il ne restait que 13 familles. Mon premier travail a été d’essayer de préserver ces familles et de les réouvrir. C’est pour cela que pendant sept ans nous avons systématiquement tienté aussi toutes les camadas de mâles afin de trouver de nouveaux étalons et réduire la consanguinité.
Ma première préoccupation a donc été de rouvrir ces lignées, d’éviter qu’elles disparaissent et, lorsque cela était possible, d’en réintroduire de nouvelles. Le rachat d’une partie du troupeau d’Antonio Ordóñez nous a d’ailleurs permis de récupérer des familles que nous n’avions jamais possédées. Pour moi, c’est presque aussi important qu’un grand étalon.

Tertulias : Et en terme de comportement, que recherches-tu exactement?
Olivier Martin : La plus grande erreur serait de sélectionner uniquement en fonction de ce que l’on voit aujourd’hui. Une ganadería doit être pensée pour dans dix, quinze ou vingt ans. Chaque décision prise aujourd’hui aura des conséquences sur plusieurs générations.
Le toro idéal n’existe pas. Ce que je recherche évolue sans cesse. Le toro d’aujourd’hui n’est plus celui des années 1990. La tauromachie a énormément changé. Les toreros ont changé.
Dans les années 1990, beaucoup de toros manquaient de mobilité. Ils s’arrêtaient rapidement. Ils avaient tendance à tomber. À cette époque, je pensais que le fond de race de l’Atanasio finirait par devenir un immense avantage. En réalité, les meilleurs ganaderos espagnols ont profondément transformé leurs élevages sans avoir besoin de revenir à la source du Conde de la Corte. Ils ont retrouvé de la mobilité sans perdre la bravoure. Ils ont énormément progressé dans la sélection, mais aussi dans le manejo. Je me suis rendu compte que l’avenir ne prendrait pas exactement la direction que j’avais imaginée et que le chemin était sans cesse en mouvement.
Tertulias : Et donc aujourd’hui que recherches-tu ?
Olivier Martin : Aujourd’hui, je veux un toro capable d’aller jusqu’au bout de son effort. Un toro qui possède une véritable profondeur de charge et de la bravoure au-delà du seul premier tiers.
Que l’on apprécie ou non son tauromachie, le Juli a imposé un toro capable de suivre une muleta très basse, très longue, en gardant de la race jusqu’au bout. Morante, dans un registre totalement différent, demande lui aussi un toro d’une d’une grande bravoure. La tauromachie moderne oblige les ganaderos à aller toujours plus loin dans leur réflexion.
Ce que je recherche le plus aujourd’hui, c’est le planeo. Autrefois, on disait des toros du Conde de la Corte qu’ils « faisaient l’avion ». J’aime cette image mais je cherche à aller plus loin, que le toro donne l’impression de planer dans la muleta. Il doit le faire en cherchant à atteindre le leurre avec la corne de l’intérieur et cela avec rythme et équilibre. Sa charge doit rester constante et humiliée jusqu’au bout du muletazo tout en s’ouvrant. C’est quelque chose de très difficile à obtenir mais nécessaire au toreo de ceinture et de poignet qui m’enthousiasme, aux antipodes du toreo de bras qui pour moi n’est pas le toreo.

Tertulias : Cette sélection est une quête ?
Olivier Martin : Avec les années, j’ai compris qu’il était relativement facile d’éliminer les mauvais animaux et donc leurs défauts. Le plus difficile est de choisir les meilleurs. Et surtout de savoir pourquoi ils le sont. J’accepte parfois de conserver une vache présentant un défaut important si elle possède, en contrepartie, une qualité exceptionnelle que je ne retrouve nulle part ailleurs. Cette qualité peut faire progresser toute une ganadería. Je préfère prendre ce risque plutôt que de conserver uniquement des animaux moyens, sans défaut… mais sans véritable personnalité.
Tertulias : Ce n’est donc pas une sélection classique ?
Olivier Martin : Je suis parfaitement conscient que beaucoup de ganaderos ne travaillent pas ainsi. Mais je ne cherche pas à faire comme eux. Je ne pourrai jamais rivaliser avec les grands élevages d’élite qui capte le marché en s’appuyant sur le nombre de toros produits. En revanche, je peux essayer de construire quelque chose de personnel. Une ganadería d’auteur. C’est probablement la meilleure définition d’El Palmeral.

Une ganadería d’auteur
« Je ne cherche pas à produire plus. Je cherche à produire autrement. »
Tertulias : Que mets-tu derrière cette expression ?
Olivier Martin : C’est probablement la meilleure façon de résumer notre travail. Je ne cherche pas à fabriquer un toro standardisé. Nous ne cherchons pas non plus à suivre les modes. Notre objectif est de poursuivre l’œuvre engagée par Antonio Ordóñez tout en l’adaptant à la tauromachie d’aujourd’hui. Cela suppose d’assumer des choix qui ne sont pas toujours les plus faciles, ni les plus rentables. Mais je crois profondément qu’une ganadería doit avoir une identité. Sinon, elle finit par ressembler à toutes les autres.
Tertulias : Cette identité explique aussi la discrétion qui entoure El Palmeral ?
Olivier Martin : Pendant longtemps, j’aurais très bien pu ouvrir davantage la propriété. Économiquement, ce serait même probablement plus intéressant. Mais nous avons fait un autre choix. Nous préférons préserver notre intimité. Les personnes qui viennent chez nous ne sont pas des visiteurs. Ce sont des invités. Cette différence est essentielle.
Je ne cherche pas à convaincre tout le monde. Je cherche simplement à rester cohérent avec ma vision. Ce que nous faisons ici est probablement très largement romantique. Mais j’assume complètement. Dans dix ans, je rechercherai peut-être d’autres qualités. La sélection évolue sans cesse. Ce qui, en revanche, ne changera jamais, c’est cette recherche permanente d’émotion.
« Transmettre sans imposer. »
Tertulias : Ta fille Paola a choisi de développer un élevage d’encaste Murube (La Rosa). Est-ce un risque pour l’avenir d’El Palmeral ?
Olivier Martin: Le risque existe, mais il n’est pas celui que l’on imagine. Le véritable problème est que cela m’oblige à consacrer une partie des pâtures à son élevage. Aujourd’hui, nous comptons un peu plus d’une centaine de vaches de ventre. Pour un encaste aussi fermé que le nôtre, c’est relativement peu.
Avec une vingtaine de vaches supplémentaires, je disposerais d’une marge de manœuvre plus importante pour préserver certaines familles.
Néanmoins, gérer une ganadería oblige à prendre des décisions, permet d’apprendre par ses erreurs et fait grandir l’afición du ganadero ou de la ganadera. C’est là, la chance que nous provoquons avec la ganadería de La Rosa dans les mains de Paola.
Tertulias : Crains-tu qu’un jour personne ne reprenne cet élevage ?
Olivier Martin : Bien sûr que j’y pense. Toutes les ganaderías se posent cette question. Mais je refuse d’imposer quoi que ce soit. Le Murube est un bel encaste. Simplement, il est plus classique à conduire. Le manejo est moins complexe. La sélection aussi. L’Atanasio demande énormément de patience, de rigueur et parfois d’obstination. Je comprends parfaitement que chacun puisse choisir un autre chemin.
Une ganadería ne survit pas parce que l’on reproduit mécaniquement les décisions de la génération précédente. Elle survit parce que quelqu’un est capable de poursuivre une idée et de lui donner vie. C’est très différent.
Tertulias : tu accueilles régulièrement de grands toreros pour les tentaderos. Que vous apportent-ils ?
Olivier Martin : Lorsque des toreros expérimentés comme Sébastien Castella, Uceda Leal, Román, Ginés Marín ou d’autres comme Marc Serrano ou il y a quelques années Juan Bautista viennent tienter, ils ne se contentent pas de toréer les animaux. Nous échangeons beaucoup. Ils voient l’évolution de la ganadería et leur expérience partagée nous fait avancer.
Nous parlons des sensations, du comportement des vaches, de la manière dont elles répètent les charges, de leur façon de transmettre l’émotion. Ces discussions sont d’une richesse incroyable et nourrissent notre réflexion. Ils apportent un regard différent et croiser son analyse est extrêmement précieux.
L’avenir
« Une ganadería ne se juge pas sur une temporada. »
Tertulias : Après plusieurs années de reconstruction, El Palmeral franchit aujourd’hui une nouvelle étape avec les novilladas piquées. Pourquoi avoir choisi ce moment ?
Olivier Martin : Parce que nous avons estimé que notre connaissance de la ganadería et son évolution nous poussait à relever des défis. Lorsque nous avons repris la ganadería, il n’était pas question de brûler les étapes. Nous avons passé sept années à travailler dans l’ombre.
Sept années à observer, sélectionner, corriger, éliminer parfois. Puis nous avons commencé par des novilladas sans picadors, notamment à Saint-Sever, puis à Magescq. Ces sorties ont confirmé ce que nous vivions au campo..
Mais elles nous ont aussi montré leurs limites. Les jeunes novilleros connaissent rarement un toro de cet encaste. Ils n’ont pas encore l’expérience nécessaire pour exprimer tout son potentiel. Le passage aux novilladas piquées nous est donc apparu comme une évolution logique.

Tertulias : Pourquoi avoir choisi Orthez pour franchir ce cap ?
Olivier Martin : Parce qu’Orthez possède une identité bien particulière. On y respecte le toro. On accepte sa personnalité sans chercher à le faire entrer dans un modèle préétabli. Cette philosophie correspond parfaitement à la diversité que nous voulons défendre..
Tertulias : L’objectif ultime reste-t-il la corrida de toros ?
Olivier Martin : Bien sûr. Une ganadería est naturellement destinée à produire des toros. Mais il ne sert à rien de vouloir aller trop vite. Nous préférons franchir chaque étape lorsque nous estimons que raisonnablement nous pouvons le faire.
Ce qui est encourageant, c’est que les effectifs augmentent progressivement avec l’amélioration des résultats de tienta. Nous allons enfin disposer de camadas plus longues et d’un peu plus de choix. Or, pour un ganadero, le véritable luxe. C’est de pouvoir choisir l’avenir. Cette année, on a une novillada de 4, parce que finalement, sur les 8 que nous avions gardé, j’en ai perdu deux, donc le format d’Orthez me convient bien. L’étalon qui est le père de 5 des 6, est un étalon qui a donné beaucoup de bravoure au cheval et cela cadre complètement avec la personnalité d’Orthez.

Mais après nos camadas vont croissantes, 10 novillos pour 2027 de 5 étalons différents, 14 pour 2028. Théoriquement avec un peu plus de choix on va pouvoir affiner un peu. Par contre la camada suivante, est de 39 mâles et là on passe une étape. Je les regarde déjà sous leur mère, parce que par rapport aux reatas, il y en a, fils de sementales que nous avons dû éliminer car porteur d’IBR, que je voudrais bien voir tientés. Il y aura, je pense, de quoi faire peut-être trois belles novilladas ou peut-être même garder une corrida deux novilladas.
Une évidence s’impose. Pour son propriétaire, El Palmeral n’est pas une simple exploitation d’élevage. C’est un projet construit sur plusieurs décennies, où chaque décision est pensée à l’échelle d’une génération plutôt que d’une temporada.
Dans un monde où la rentabilité impose souvent des choix immédiats, il revendique une autre temporalité : celle de la patience, de la transmission et de la fidélité à un encaste devenu rare.
Plus qu’une ganadería, El Palmeral apparaît ainsi comme une œuvre en perpétuelle construction. Une œuvre dont l’auteur espère transmettre, enrichie, à celles ou ceux qui lui succéderont.
Propos recueillis par Philippe Latour

