Ruben Vara : « Construire son propre chemin »
Ruben Vara : « Construire son propre chemin »
Maurrin puis Dax furent l’occasion de découvrir Ruben Vara. Pour le jeune novillero, qui poursuit son apprentissage en novillada sans picadors, ces deux rendez-vous français ont constitué une nouvelle étape importante dans sa formation.
Fils du matador de toros Javier Sánchez Vara, Ruben bénéficie au quotidien des conseils et de l’expérience de son père. Une relation à la fois familiale et taurine, dans laquelle chacun doit trouver sa place. Avec eux, Clément Albiol, apoderado de Javier et témoin privilégié de l’évolution de Rubén accompagne également cette aventure »
Tertulias a profité de leur passage dans le sud-ouest pour les rencontrer
Tertulias : Ruben, tu viens de vivre une semaine particulièrement intense, avec plusieurs novilladas. Comment s’est-elle passée ?
Ruben Vara : « Cela a été une belle semaine. J’ai eu la possibilité de combattre à Maurrin, belle expérience et qui valait la peine de faire l’effort. de venir malgré une blessure. Puis il y a eu Fontanar, qui était la demi-finale du Certamen de Promesas, donc c’était également un rendez-vous important. Et pour terminer , la qualification et la finale des novilladas non piquée de Dax, arène de première catégorie.

Tertulias : Comment as-tu décidé de devenir torero ?
Ruben Vara : « C’est évidemment lié à mon père. Depuis toujours, je l’ai vu à la maison et, dès mon enfance, le monde taurin m’a attiré. Mais j’avais aussi d’autres passions : le football, entre autres, et beaucoup d’autres choses.
Puis, un jour, j’ai décidé de m’inscrire dans une école taurine. À partir de là, je ne sais pas vraiment comment l’expliquer, mais je n’ai plus voulu faire autre chose que devenir torero.»
Tertulias : Javier, as-tu souhaité que ton fils suive tes pas ou as-tu préféré lui laisser la liberté de choisir son propre chemin ?
Javier Sánchez Vara : « Je suis très heureux que mon fils suive mes pas. Je vais à l’encontre de tous les clichés sur les parents de toreros ! Certains disent qu’un père ne veut pas que son fils soit torero. Moi, c’est tout le contraire.
Les sensations qu’il va connaître, il est déjà en train de les vivre. Lorsqu’une novillada se passe bien, les émotions qu’il ressentira ne pourront être comparées à rien d’autre dans sa vie. Je suis donc enchanté.
Après, je ne peux évidemment pas l’obliger. C’est lui qui doit décider. Il l’a décidé et, même s’il ne fait que commencer, il est sur un très bon chemin.
Et puis, comme père, quelle que soit la décision qu’il prendra dans sa vie, je serai toujours là pour l’aider.»

Tertulias : Ruben, qu’as-tu appris de ton père avant même de fouler le sable d’une arène ?
Ruben Vara : « J’ai appris beaucoup de choses de mon père, mais surtout l’effort qu’il a consacré à cette profession, qui représente toute sa vie. Il a laissé énormément de choses de côté pour les toros, parce que c’est ce qu’il voulait faire.
J’ai également beaucoup appris de sa discipline. Même lorsque les choses n’ont pas été faciles pour lui, il a toujours su aller de l’avant.»
Tertulias : Javier, lorsque vous êtes au campo ou à l’entraînement, vois-tu d’abord ton fils ou un élève ?
Javier Sánchez Vara : « Je vois un torero. Mon fils reste mon fils dans la vie, évidemment, mais lorsqu’il entre dans une arène, je vois un torero. Je ne vois rien d’autre.
Ce n’est pas parce que c’est mon fils que je vais le traiter mieux ou moins bien. Au contraire, je veux que les choses se passent bien pour lui et je serai aussi exigeant avec lui qu’avec n’importe quel autre novillero.»
Tertulias : Est-il facile de séparer les rôles de père et de professeur ? Où places-tu la limite ?
Javier Sánchez Vara : « C’est compliqué. Dans notre vie quotidienne, je suis son père et il doit m’écouter parce que je suis son père et que je veux ce qu’il y a de mieux pour lui.
Mais lorsque nous allons nous entraîner, je ne suis plus simplement son père. Je suis torero et lui veut également devenir torero.
Il m’arrive donc d’avoir du mal à séparer ces deux facettes, et lui aussi. À la maison, il me parle comme à son père. Mais lorsque nous sommes dans une arène pour nous entraîner, il doit me parler comme à un torero. Ce n’est donc pas toujours facile.»
Tertulias : Et pour toi, Ruben ?
Ruben Vara :« C’est effectivement difficile de séparer cette ligne entre le père et le torero. À la maison et dans la vie quotidienne, c’est mon père.
Mais lorsque nous nous entraînons dans une arène, nous sommes deux toreros : lui, matador de toros, et moi, novillero qui commence son apprentissage. Cette séparation n’est donc pas toujours évidente.»
Tertulias : Ton père est-il plus dur avec toi qu’avec un autre novillero ?
Ruben Vara : « Oui, clairement. Il est plus dur avec moi parce que je suis son fils et qu’il veut que les choses se passent bien pour moi.
C’est donc avec moi qu’il est le plus exigeant, mais aussi celui à qui il va transmettre le plus de choses.»

Tertulias : Javier, quels sont les principaux aspects sur lesquels tu insistes dans la formation de Ruben ?
Javier Sánchez Vara : « Pour moi, le plus important, c’est la discipline. Ensuite, lorsqu’il entre dans une arène, il doit tout donner. Avec le temps, il améliorera sa technique et accumulera de l’expérience et des connaissances.
Mais la discipline est fondamentale : l’entraînement, penser au toro tous les jours, ne jamais baisser la garde.
À Maurrin, par exemple, il a subi une voltereta qui lui a fait mal. Le lendemain, il a pourtant toréé à Fontanar et il a été formidable, coupant quatre oreilles.
S’il n’avait pas eu cette discipline quotidienne, après le coup qu’il avait reçu le premier jour en France, il serait arrivé très diminué à la novillada suivante. Grâce à son travail, à son sacrifice et à son entraînement quotidien, il a pu se présenter dans de bonnes conditions malgré cette voltereta.»
Tertulias : Ruben, ressens-tu parfois le poids du nom que tu portes ou est-ce au contraire une source de motivation ?
Ruben Vara : « Honnêtement, je n’ai jamais ressenti ce nom comme un poids. C’est plutôt une motivation.
Bien sûr, mon père porte ce nom et tout ce qu’il a accompli fait que l’on doit toujours essayer de maintenir le nom de famille très haut.
Je ne parlerais donc pas d’un poids, mais plutôt d’une responsabilité. C’est une responsabilité que je ressens.»

Tertulias : Javier, qu’aimerais-tu avant tout transmettre à ton fils : une technique, une éthique, une manière de comprendre le toro, une discipline ?
Javier Sánchez Vara : « Sa manière de toréer doit être la sienne. Il doit construire son propre style.
En revanche, j’aimerais lui transmettre le respect du toro, du public et surtout des aficionados. Je veux qu’il devienne un torero capable d’avoir beaucoup de ressources, avec suffisamment de connaissances pour pouvoir toréer et triompher avec différents types de toros.
C’est aussi, pour moi, une forme d’éthique de cette profession. Si tu te limites toujours au même schéma, tu deviens rapidement limité. Un torero avec des ressources, un torero « largo », doit être capable de faire face à toutes les situations.
Et surtout, je veux lui inculquer qu’il doit sortir dans l’arène pour tout donner, chaque jour.
C’est ce que j’ai essayé de faire durant ma carrière. J’ai connu de bons moments et d’autres plus difficiles, mais pendant mes vingt-six années d’alternative, j’ai toujours essayé de sortir pour tout donner, y compris avec les corridas très dures que j’ai combattues pendant une grande partie de ma carrière.
Et puis il y a quelque chose de fondamental : le respect de l’animal et du public, des aficionados qui nous donnent notre catégorie et notre niveau. Les conquérir n’est pas facile, mais lorsque tu y parviens, c’est quelque chose de très beau et de très gratifiant.»
Tertulias : Ruben, ton père possède une personnalité très marquée et une conception très précise du métier de torero. Cherches-tu à t’en inspirer ou souhaites-tu construire ta propre identité ?
Ruben Vara : « Je pense qu’il faut avoir sa propre personnalité.
Bien sûr, on peut observer énormément de toreros, et pas seulement mon père. Je m’inspire beaucoup de lui parce que je m’entraîne avec lui et que c’est lui qui me donne les conseils au quotidien.
Mais je pense qu’il faut avoir de la variété, regarder beaucoup de toreros et prendre quelque chose de chacun. Ensuite, il faut construire sa propre personnalité.»

Tertulias : Quels sont les toreros qui ont le plus influencé ta manière de comprendre la tauromachie ?
Ruben Vara : « L’un de mes préférés est Ferrera. J’aime aussi beaucoup Morante et Roca Rey. Je pourrais en citer beaucoup d’autres. Ils sont tous très différents et c’est justement ce qui est intéressant.»
Tertulias : Qu’est-ce qui te plaît chez Ferrera et Morante ?
Ruben Vara : « Pour moi, Ferrera et Morante sont deux génies. J’aime tout chez eux : leur manière de toréer, leur comportement dans l’arène, les choses qu’ils sont capables de faire aux toros.
On a parfois l’impression que tout est facile lorsque l’on regarde un grand torero. Mais justement, lorsqu’ils donnent cette impression de facilité, c’est parce que ce qu’ils font est extrêmement difficile.
Et chez Roca Rey, j’aime notamment le courage qu’il possède. Il est capable de faire aux toros des choses qui semblent impossibles à réaliser pour les autres.»
Tertulias : Ruben, quel est le meilleur conseil que ton père t’ait donné jusqu’à présent ?
Ruben Vara : « Il m’en a donné beaucoup, mais surtout celui de toujours sortir pour tout donner et de rester moi-même.
Et puis il m’a appris que, lorsque l’on veut quelque chose dans la vie, il faut avoir de la discipline. C’est essentiel, pas seulement pour les toros, mais pour tous les aspects de la vie.»
Tertulias : Justement, qu’est-ce que signifie pour toi la discipline ?
Ruben Vara : « C’est continuer même lorsque tu n’en as pas envie.
Parfois, je n’ai pas envie de m’entraîner ou de faire certaines choses. Mais il faut quand même les faire. C’est cela, la discipline : respecter son engagement même lorsque l’envie n’est pas là.
Si tu veux vraiment quelque chose, tu dois continuer, même lorsque tu n’en as pas envie.»
Tertulias : Tu découvres progressivement l’afición du Sud-Ouest français. Qu’en connais-tu aujourd’hui ?
Ruben Vara :« Même si Je n’ai encore toréé qu’à Maurrin, Mont-de-Marsan et Dax, je ne connais donc pas bien encore l’afición française. En tout cas aussi bien que je le souhaiterais et comme je pense pouvoir la découvrir progressivement.
Mais je sais déjà que c’est une afición très respectueuse. C’est d’ailleurs ce qui me plaît le plus. Lorsque les aficionados voient qu’un torero sort pour s’engager véritablement et qu’il donne tout, ils savent le reconnaître.»

Tertulias : Quels sont tes objectifs pour cette saison et quelles étapes envisages-tu avant de passer au niveau supérieur ?
Ruben Vara : « J’ai beaucoup d’objectifs. Cette saison se présente très bien et elle peut m’ouvrir beaucoup de possibilités pour l’année prochaine.
J’ai notamment plusieurs certamenes et concours que je peux encore gagner et qui peuvent beaucoup m’apporter. Je pense donc que cette période est très importante pour continuer à grandir comme torero et préparer la suite.»
Tertulias : Tu vas bientôt toréer avec ton père. Comment envisages-tu cette opportunité particulière ?
Ruben Vara : « Ce sera en festival le 07 septembre dons notre village à Pareja. J’en ai vraiment envie.
C’est difficile de parler de défi ou de confrontation avec mon père, parce qu’il est très difficile de me mesurer à lui. Mais c’est quelque chose de très beau. Je pense que tout torero rêve un jour de pouvoir toréer avec son père. Pour moi, ce sera donc un moment très particulier.»

Tertulias : Javier, qu’est-ce que cela représente pour toi ?
Javier Sánchez Vara : « Pour moi aussi, c’est très beau. Après toutes ces années dans cette profession, après des situations très compliquées, après avoir beaucoup souffert, pouvoir maintenant toréer avec mon fils, même si ce n’est pour l’instant que dans le cadre d’un festival, représente quelque chose de très spécial.
J’ai vraiment hâte que ce moment arrive. C’est également dans notre village, et nous allons toréer tous les deux. C’est quelque chose d’unique, de très beau, avec beaucoup de saveur taurine.
Si l’on m’avait dit cela il y a quelques années, dans certaines périodes compliquées de ma vie professionnelle, après avoir combattu ces corridas si dures et dans des endroits parfois si difficiles, je ne l’aurais probablement pas imaginé.
Aujourd’hui, pouvoir vivre cela est un véritable rêve. Je suis très heureux.»

Tertulias : Ruben, tu étais à Céret pour voir ton père lors de la corrida de Escolar Gil. Comment as-tu vécu cette journée et qu’as-tu retenu de sa prestation ?
Ruben Vara :« Je crois que j’ai même vécu ce week-end plus difficilement que mon père ! Je l’ai vraiment très mal vécu. Je n’étais jamais allé à Céret. Mon père m’avait dit que c’était un endroit très exigeant, mais je ne m’attendais pas à ce que ce soit à ce point.
J’ai beaucoup aimé, mais j’ai aussi beaucoup souffert. Ce que j’ai surtout retenu, c’est que ce que mon père avait réalisé était à la portée de très peu de toreros, avec des toros aussi difficiles et aussi imposants.
Et le fait d’avoir vécu cette corrida, puis de prendre dès le lendemain une substitution et de sortir presque a hombros avec cette corrida, c’est quelque chose de remarquable. Je pense que ce fut également un week-end très important pour mon père.»
Tertulias : Javier, quel rôle accordes-tu aux novilladas sans picadors dans la formation d’un torero ?
Javier Sánchez Vara : « C’est l’étape la plus importante. C’est à ce moment-là que les jeunes commencent à tout apprendre et qu’ils commencent également à développer leur propre personnalité et leur propre style, ce qu’ils pourront devenir demain.
Je considère donc cette étape comme fondamentale. Le travail réalisé par les écoles taurines est extraordinaire. Ruben a notamment la chance de pouvoir bénéficier d’une école qui fonctionne très bien et qui prépare les jeunes à ce que pourra être leur avenir.
C’est la base fondamentale de la formation.»

Tertulias : Clément, tu es particulièrement proche de Javier et de Ruben. Comment vis-tu cette relation particulière, entre le père et le fils ?
Clément Albiol : « Étant aux côtés de Javier Sánchez Vara depuis maintenant une saison j’ai la chance de voir évoluer de près Rubén également depuis ses débuts en non-piquées étant proche de la famille Vara au quotidien.
Honnêtement, je suis très fier de Ruben. Je l’ai vu débuter presque depuis ses premiers pas à cet échelon. Je suis très heureux de le voir progresser, obtenir des résultats et surtout montrer ce dont il est capable.
Il reste encore beaucoup de novilladas et beaucoup de choses à accomplir. Mais je suis vraiment fier de ce qu’il réalise aujourd’hui. Avec Javier comme avec Rubén, j’ai désormais une relation qui dépasse le strict cadre professionnel. Il y a de l’amitié, de l’affection, et je suis très heureux de ce qu’ils sont en train de construire.
Mais évidemment, je leur souhaite maintenant d’aller encore plus loin et de connaître des succès encore plus importants.»

Tertulias : Si vous deviez résumer votre relation en un seul mot ?
Javier et Ruben Vara : « Je ne sais pas… Une relation « amour-haine », parfois !

**Tertulias : Finalement, peut-être que ces deux mots résument assez bien une relation qui est à la fois celle d’un père et de son fils, mais aussi celle de deux toreros qui travaillent ensemble.»
Propos recueillis par Thierry Reboul
Retrouvez l’interview que nous avez donnée Javier Sanchez-Vara
