Hugo Tarbelli, l’été où tout a basculé
Hugo Tarbelli, l’été où tout a basculé
ll y a encore quelques semaines, Hugo Tarbelli attendait simplement une opportunité. Une substitution à Hagetmau a tout changé : des débuts en novillada piquée, des triomphes qui s’enchaînent et, à Seissan, une première cornada venue brutalement interrompre son élan.
Quelques jours après sa blessure, Tertulias l’a rencontré dans la maison familiale de Capbreton. L’occasion de revenir sur cet été où tout a basculé, mais aussi sur deux années de sacrifices en Espagne, son apprentissage auprès de David Adalid et cette ambition intacte : devenir torero.

Tertulias : Quelques jours après cette cornada, comment te sens-tu physiquement et moralement ?
Hugo Tarbelli : Physiquement déjà plutôt bien. C’est même assez encourageant. J’ai quand même des douleurs le matin surtout quand je ne prends pas de traitement depuis la veille au soir sans poser le pied. Ca va quand même de mieux en mieux, j’ai l’impression. Mentalement ça va bien. Je pense déjà à revenir, à me remettre devant une vache rapidement pour enlever, la petite appréhension qu’on va avoir sur la première passe et reprendre confiance.
Tertulias : Par rapport à cet après-midi de Seissan, que retiens-tu principalement ? La blessure ou le fait que tu étais encore en train de triompher pour la quatrième fois consécutive ?
Hugo Tarbelli : Je pense qu’en tout cas, je n’ai pas raté un triomphe car j’ai coupé une oreille au premier, et en passe d’en couper une deuxième avant de sortir du ruedo sur blessure. Je reste sur le positif. La blessure vient en toréant. C’est une blessure d’apprentissage et en toréant. J’avais fait une bonne après-midi et c’était dans la continuité de ma temporada.
Tertulias : Cette première cornada, finalement, comment tu la vis-tu ? Est-ce que cela change la manière dont tu envisages le métier, avec les risques qui lui sont inhérents ?
Hugo Tarbelli : Honnêtement, mentalement j’y étais préparé, parce que tout torero qui toréé et s’expose, risque la cornada. Maintenant que je l’ai subi, cela ne change ni mes ambitions, ni mes prétentions, ni mon envie d’être torero. Si j’en ai d’autres, ça veut dire que je torée et ça sera bon signe. Il faut se tourner vers l’avenir. La chance que j’ai, c’est que ça arrive en fin de temporada. Cela a me laisse donc le temps de bien faire les choses au niveau récupération.
Tertulias : Quand le novillo t’attrape, as-tu eu conscience du coup de corne ?
Hugo Tarbelli : Ça a été un peu bizarre. Il m’a d’abord pris deux fois. Ce n’est qu’à la troisième fois au sol qu’il me donne le coup de corne. Sur le moment, je sais que je suis touché mais je voulais en terminer avec le toro. Comme je saignais pas mal, on m’a emmené à l’infirmerie.
Tertulias : Au niveau douleur, qu’as-tu ressenti ?
Hugo Tarbelli : Sincèrement sur le moment, j’avais une gêne mais pas vraiment de douleur … l’adrénaline sûrement. J’étais plus sonné qu’autre chose.
Tertulias : Ca arrive après un été où pour toi, tout a basculé. Tu étais en attente de ton premier contrat de l’année – on ne parle même pas de débuter en piquée – arrive cette opportunité de la substitution d’Hagetmau qui représente un sacré défi, ta dernière prestation ayant eu lieu en non piquée à Bayonne en octobre 2025. Comment as-tu appréhendé l’évènement ?
Hugo Tarbelli : Il n’y a pas eu beaucoup de temps entre le coup de téléphone d’Alain Dufau (reponsable d’Hagetmau) et la novillada. Le lendemain de la blessure d’Alvaro Serrano, il m’appelle pour me proposer mes débuts en piquée dix jours plus tard.
L’après-midi même, avec l’école on était au campo pour tienter des vieilles vaches, ce qui était idéal pour se rapprocher du gabarit d’un novillo. La semaine de préparation a été compliquée à cause des feux dans la région de Madrid. J’ai dû, au bout de trois jours, partir à Albacete chez Jésus Moreno, novillero et compagnon de l’école taurine, pour pouvoir m’entraîner. Grâce au cercle taurin bayonnais qui me soutient, j’ai pu tuer un novillo et toréer deux vaches.
Ca a été rapide, mais en même temps, je n’étais pas plus stressé que ça, parce qu’au final, je n’avais rien à perdre. C’était quelque chose qu’on cherchait, qu’on voulait dans d’autres conditions, peut-être mais j’avais enfin mon opportunité…

Tertulias : Et quand la grande porte des arènes d’Hagetmau s’ouvre, n’est-ce pas le signe qu’une autre porte, vers l’avenir, s’ouvre également ?
Hugo Tarbelli : En tout cas, en ouvrant la grande porte, je me suis dit, que j’avais rempli mon objectif de montrer que l’on pouvait compter sur moi. En même temps, je n’en ai pas pleinement profité car Richard Milian nous a informés qu’il y avait une substitution à prendre à Villeneuve de Marsan, 48 heures après. J’étais au final plus préoccupé de pouvoir torée à Villeneuve que de profiter de cette Grande Porte. C’était un mélange de sentiments.
Tertulias : Ta temporada — Hagetmau, Villeneuve, Soustons, Seissan — n’ a été faite que de substitutions. Est-ce plus facile à gérer émotionnellement que de se préparer sur des dates fixes mais plus éloignées dans le temps ?
Hugo Tarbelli : Je pense que, pour moi, ce sera encore mieux d’avoir des dates prévues. Ça donne l’assurance d’arriver préparé aux arènes, en ayant pu planifier les efforts, les temps de repos, l’entraînement technique et mental.
J’ai l’avantage d’avoir en moi l’enthousiasme et la joie de toréer et, que ce soit annoncé à l’avance ou pas, je donnerai dans les deux cas le meilleur de moi-même.
Tertulias : À Hagetmau, tu attaques par un triomphe. Chance du débutant ? À Villeneuve puis à Soustons, tu poursuis par de nouveaux succès. Ta légitimité s’en est-elle trouvée renforcée ?
Hugo Tarbelli : Personnellement, et pour ceux qui m’entraînent et sont à mes côtés tous les jours, il n’y avait pas forcément de doute à ce niveau-là. Mais il faut avoir l’opportunité de pouvoir le démontrer.
La chance que j’ai eue — et la malchance pour certains de mes compagnons —, c’est qu’il y a eu trois substitutions en une semaine dont j’ai pu bénéficier. Ce sont autant d’opportunités de montrer que ce n’est pas la chance du débutant, mais bien le fruit d’un travail, d’un engagement et d’une ambition qui étaient déjà là.
Je suis allé partout en me disant qu’il fallait montrer le meilleur de moi-même, avec mes qualités, mes défauts, mais en tout cas en étant moi-même à 100 %. Je pense avoir démontré que je mérite ma place dans les cartels l’année prochaine.

Tertulias : Devoir convaincre aux sceptiques, était-ce pour toi une source de motivation ou une pression supplémentaire?
Hugo Tarbelli : Je pense que, dans les toros comme dans la vie, tu ne fais jamais l’unanimité. Chaque torero a son propre style. C’est ce qui fait la richesse de la tauromachie.
J’étais surtout concentré sur moi, sur mes capacités, mes résultats et le fait de me dépasser un peu plus chaque jour. Une pression supplémentaire pour l’année prochaine ? Mon objectif, c’est d’élever mon niveau.
Je pense qu’entre Hagetmau et Seissan, le niveau s’est élevé à chaque sortie, en voyant davantage de bétail, en s’habituant au rythme de l’utrero et à la présence du picador. Mon objectif l’année prochaine, c’est d’arriver avec encore une marche de plus dans mon évolution.
Tertulias : Réalises-tu vraiment ce qui s’est passé ou vis-tu encore un rêve éveillé, tellement tout a été rapide et surprenant ?
Hugo Tarbelli : Lors de cette première semaine, j’ai eu la tête dans le guidon avec ces dates très rapprochées. Pour ceux qui pensaient que j’étais sur un nuage, en fait je n’y suis jamais monté, car dans ce milieu-là tu n’as pas le temps de te reposer sur tes lauriers. Monter, c’est très dur. Par contre, descendre, c’est très facile et ça peut aller très vite.
J’ai donc essayé de garder les pieds sur terre. J’ai gardé cet état d’esprit de vouloir démontrer quelque chose chaque après-midi. Chaque novillada toréée est une opportunité de montrer qui je suis, de montrer qu’il faut compter sur moi et que mon niveau évolue. Il n’y a pas d’étape où l’on peut s’arrêter sur un nuage..

Tertulias : Si tu ne cèdes pas à l’euphorie et gardes la tête froide dans le succès, qu’en sera-t-il le jour où un échec surviendra ?
Hugo Tarbelli : Il y a eu dans ma saison aussi des moments difficiles. Avant de m’habiller avec picadors, le temps a été long et j’ai eu des moments assez compliqués mentalement. Ce n’était pas toujours simple de garder cet élan, cet enthousiasme. Au final, la passion t’aide à continuer, à aller de l’avant.
Si je ne tombe pas dans l’euphorie quand tout va bien, je reste conscient de ce qui a été fait pour en arriver là. Je pense donc que, dans les échecs — il y en aura, car ça arrive dans la carrière de tout torero —, je ne remettrai pas tout en cause.
S’il y a des échecs, ce sera en toréant. Ce sera quelque part un mal pour un bien. Il faut surtout se servir des échecs pour revenir encore plus fort. Les échecs, il y en aura, j’en suis sûr, et j’y suis préparé.
Tertulias : Cette réussite récente ne tombe pas du ciel. Il y a deux ans, tu fais un choix assez radical : quitter la France et partir à Navas del Rey, près de Madrid. Pourquoi as-tu estimé qu’il fallait partir en Espagne pour poursuivre ton apprentissage ?
Hugo Tarbelli : Cela n’a pas été facile, parce que ce n’est jamais simple de quitter ton pays, ta famille, tes amis, surtout quand tu ne l’as jamais fait. Je partais seul dans un pays dont je ne maîtrisais pas forcément la langue et où je ne connaissais personne.
J’étais un peu bloqué ici, en France. J’étais à l’école taurine du maestro Richard Milian qui, à ce moment-là, comptait davantage sur d’autres novilleros de l’école.
Je savais donc qu’il fallait obligatoirement que je me bouge pour sortir de cette situation. Par l’intermédiaire d’Alexis Ducasse, banderillero bayonnais, j’ai été mis en relation, à l’été 2024, avec David Adalid, responsable de l’école taurine de Navas del Rey.
Quand on s’est rencontrés, il m’a dit qu’il attendait quelqu’un de pleinement investi, qui voulait vraiment être torero et qui était prêt à lui « vendre son âme ». Son discours m’a plu car je considère que c’est une profession dans laquelle, pour réussir, il faut tout donner.
On se donne rendez-vous pour le 1er octobre, date de démarrage des cours. Avec la crise du logement à Madrid, dix jours avant la date, je n’avais toujours pas trouvé de logement. Finalement, David Adalid me propose une solution de repli dans un préfabriqué aménagé au milieu de la finca d’un de ses amis picadors, au milieu des vaches et des champs.
C’est comme cela que j’ai passé plus d’un an dans mon préfabriqué, avec une isolation défaillante qui a fait mon bonheur (sourires), tant l’hiver, où je n’avais pas de chauffage ni d’eau chaude les derniers mois, que l’été.
Ça a été une expérience qui m’a forgé. Mais j’en garde un bon souvenir parce qu’au final, quand il faut faire les efforts et les sacrifices, je ne les ai pas faits pour rien. Ça m’a donné encore plus envie d’y arriver.
Tertulias : On imagine souvent la vie d’un jeune torero en Espagne à travers les tientas, les entraînements et les arènes. La réalité quotidienne est sans doute beaucoup moins romantique. À quoi ressemble réellement la vie d’Hugo Tarbelli à Navas del Rey ?
Hugo Tarbelli : J’ai fini par quitter mon préfabriqué en janvier. D’octobre à janvier, je dormais en blouson dans mon lit parce que, sans chauffage, il devait faire entre 8 et 10 degrés dans la pièce. C’est un ami de Navas del Rey qui m’héberge désormais dans sa famille. Je suis peu plus confortablement installé.
Pour le quotidien, je travaille le matin pour la mairie. Le maire de Navas est très investi dans l’école taurine et il met des postes en place pour les novilleros de l’école. Cela nous permet de travailler le matin de 8 h à 15 h et de gagner un peu d’argent. Après, à part pendant la période estivale, tous les après-midi, c’est école taurine de 17 h à 20 h.
Tertulias : Que t’a apporté l’école de Navas Del Rey ?
Hugo Tarbelli : Déjà, du professionnalisme. Même si je m’entraînais tous les jours et essayais d’avoir cette discipline quand j’étais en France, à l’école on ne s’entraînait qu’une fois par semaine, le samedi. À Navas, on s’entraîne tous les jours de la semaine, du lundi au vendredi.
Tu t’entraînes avec des compagnons qui sont aussi tes rivaux. Ça aide à te dépasser et à te surpasser chaque jour.
Au-delà de l’école taurine, c’est surtout David Adalid qui m’a transmis son savoir, sa passion. C’est la passion de quelqu’un qui est dans les toros depuis 40 ans et qui a énormément de connaissances. Il connaît tous les codes du monde du toro et me les a inculqués.
Aujourd’hui, j’ai une vision totalement différente de la tauromachie et cela a changé ma manière de la vivre au jour le jour. David Adalid m’a fasciné et inspiré.

Tertulias : C’est devenu un mentor, quelque part ?
Hugo Tarbelli : Complètement… Au départ, je t’ai parlé du fait de lui vendre mon âme. Il m’en a parlé très souvent, surtout au début de l’aventure.
Il me parle souvent des 300. Ce film retrace la bataille des Thermopyles, où 300 guerriers spartiates menés par le roi Léonidas affrontent l’immense armée perse de Xerxès au prix de leur vie. Il est fasciné par ce film qui évoque le sens du sacrifice.
Pour lui, le toreo, c’est exactement la même chose. Personne ne te fera de cadeaux. Tu te retrouves très souvent seul contre tous. Il faut arriver à transcender tout cela pour y arriver. Avoir cette mentalité te forge et t’aide beaucoup dans ta préparation mentale au jour le jour, pour te dépasser et ne jamais rien laisser au hasard.
Tertulias : C’est un ange ou un démon, David ? Quitte à vendre son âme, autant que ce ne soit pas au diable, non ?
Hugo Tarbelli : Je ne dirais peut-être pas un ange, mais c’est quelqu’un d’humainement exceptionnel, d’une grande gentillesse. Il m’a traité comme un fils supplémentaire quand je suis arrivé. Il m’a ouvert les portes de sa maison et ne m’a jamais laissé tout seul.
Ce que j’ai beaucoup aimé, et que j’aime toujours, c’est qu’il a toujours été extrêmement exigeant avec moi. Finalement, c’est la meilleure chose qu’il puisse faire pour moi. Quand tu apprécies quelqu’un et que tu veux qu’il réussisse, il faut savoir être exigeant. Et pour cela, je suis servi, car il est dur avec moi, dans le but que je réussisse.
Tertulias : Dans toutes les découvertes de ce monde bien particulier du toro, lesquelles t-ont le plus surpris ?
Hugo Tarbelli : À l’école de Navas, j’ai été surpris en bien, parce que j’ai eu la chance de tomber dans une école où il y a une très bonne ambiance et un côté humain assez exceptionnel.
J’ai eu la chance de tomber dans un groupe — Alvaro Serrano, Pepe Cirugeda, Jesús Moreno… — qui m’a tout de suite bien accueilli et m’a aidé à me sentir chez moi là-bas. Ce n’est pas toujours le cas.

Après, le monde des toros est ce qu’il est, avec ses bons et ses mauvais côtés. Je suis loin d’en avoir toutes les connaissances et j’ai encore beaucoup à apprendre de ce milieu. Comme dans beaucoup de milieux professionnels, on ne fait de cadeau à personne. Ce que tu as, tu vas le chercher. Il faut continuer à se surpasser pour que ceux qui doutent de moi changent d’avis.
Tertulias : Quel torero es-tu devenu aujourd’hui ?
Hugo Tarbelli : Il est encore bien trop tôt pour pouvoir le dire, mais je pense en tout cas être un torero vrai, dans le sens où je ne triche pas dans l’arène. Je suis moi-même et j’essaie de donner le maximum, de rentrer à l’hôtel vidé de n’avoir rien gardé en piste. Je suis un torero enthousiaste, qui torée avec le cœur.
Il me reste à apprendre dans tous les domaines. J’arrêterai de chercher à m’améliorer le jour où ce sera parfait. Comme je pense que la perfection n’existe pas, je n’arrêterai jamais, quel que soit le niveau que j’atteindrai.
Cependant, il y a bien quelques domaines dans lesquels j’ai progressé (sourires). Je suis un peu plus calme dans l’arène. Le seul point où je suis sûr de moi à 100 %, c’est l’épée. Je n’ai pas voulu, pour l’instant, modifier quoi que ce soit pour ne pas perdre le sitio. Je préfère attendre un peu cet hiver, peut-être, pour modifier la technique de l’entrée a matar.
Pour le reste, que ce soit en esthétique ou en technique, il y a du travail à accomplir.

Tertulias : D’où te vient cette sureté, épee en main, alors que l’estocade aujourd’hui est un point faible de beaucoup de toreros ?
Hugo Tarbelli : Le jour où j’ai voulu être torero, j’étais prêt à m’engager à 100 % pour ça. Et s’engager à 100 %, quand tu es dans les arènes, c’est de la réception du novillo jusqu’au moment où tu lui donnes la mort. Il faut être engagé dans tous les tiers et l’épée en fait partie.
L’épée est une clé pour triompher. Dans ma situation, je ne peux pas passer à côté de trophées et l’épée, pour cela, est une véritable arme, au propre comme au figuré. Bien tuer un toro, c’est le respecter.
Je n’ai pas peur de la mort, qui est aujourd’hui un tabou dans notre société. On ne veut pas la voir, ni mettre la lumière dessus.
La mort fait partie de la tauromachie. Elle est omniprésente. Je pense que, finalement, c’est une belle chose de mettre en valeur l’estocade et de permettre à un toro de mourir en brave. Je l’ai ressenti dans les dernières novilladas que j’ai toréées. Quand il y a un gros coup d’épée, les gens sortent émotionnés. Moi aussi, ça m’anime en tant que torero.
C’est un moment compliqué, un moment grave, que tu rends respectable en faisant les choses bien.
Tertulias : Quelle différence as-tu ressentie entre un eral et un novillo ?
Hugo Tarbelli : Un novillo bouge moins et laisse plus de temps pour faire les choses dans tous les tiers. L’animal est piqué, donc forcément il baisse un peu plus la tête. C’est plus facile de voir le sitio pour l’épée.
Il faut davantage l’inciter à charger, car il ne se lance pas sur un toque unique. Les temps sont différents, il faut l’attendre davantage, mais tu peux l’amener un peu plus derrière. C’est vraiment différent. En tant que torero, tu peux te lâcher un peu plus, par les temps, les rythmes, et poser davantage ta tauromachie.

Tertulias : Arrives-tu facilement à analyser un toro ?
Hugo Tarbelli : J’ai encore besoin d’aide extérieure, même si, bien sûr, ma connaissance a évolué. Avec quatre novilladas piquées au compteur, j’ai besoin de David Adalid, qui a 40 ans d’expérience dans le milieu. C’est normal d’avoir besoin de quelqu’un qui t’aide.
Avec les contrats, le campo l’hiver, en regardant tes compagnons quand ils toréent, tu prends de l’expérience et tu améliores ta capacité d’analyse.
Je pense que, quel que soit le niveau, les conseils de l’extérieur sont précieux car la vision est différente de celle que tu as quand tu es dans l’action, devant le toro. Il faut avoir l’esprit ouvert car n’y a-t-il qu’une seule vérité dans l’analyse du comportement d’un animal ?
Tertulias : Penses-tu qu’il faut absolument imposer son concept ou constamment s’adapter à la condition de l’animal ?
Hugo Tarbelli : Il y a un temps pour tout. Au départ, il faut composer et puis, après, il y a un moment où il faut, en quelque sorte, récupérer ce que l’on a donné au toro.
Il faut faire preuve d’intelligence et réussir à jouer sur les qualités et les défauts de ton toro pour pouvoir lui prendre ce qu’il a à te donner, après lui avoir donné ce dont il a besoin.
Après, tous les toros ont des qualités. Enrique Ponce disait que, dans une arène, le toro avait beau avoir mille défauts, être globalement mauvais, s’il avait une qualité, il se concentrait dessus pour tirer le maximum de ce qu’il pouvait. On a pu le voir avec des maestros comme El Juli ou, à l’heure actuelle, avec Daniel Luque.
Souvent, avec ces toreros, on se dit que le toro a « servi », mais dans d’autres mains, ce serait bien différent.

Tertulias : Tu es un français installé en Espagne. Est-ce que c’est un handicap, une singularité, ou alors un détail qui n’a guère d’importance?
Hugo Tarbelli : En Espagne, soit tu fais partie d’une grosse école taurine ou d’une grande maison et tu vas bénéficier d’échanges qui vont te permettre de beaucoup tourner, soit c’est plus compliqué.
C’est vrai qu’être Français en Espagne peut te faire oublier en France parce qu’on ne te voit pas toréer. En tant que Français, la chance que j’ai eue, c’est que la France récompense ceux qui triomphent. Mon triomphe d’Hagetmau m’a permis de toréer à Villeneuve, Soustons et Seissan.
Au final, c’est une chance qu’en tant que Français j’aie pu intégrer une novillada en France et que les organisateurs français, lorsqu’un Français marche, le programment en novillada. En Espagne, j’aurais pu triompher dans n’importe quel pueblo : celui d’à côté, même s’il y avait eu une substitution, ne m’aurait pas forcément appelé.
Je pense au final que ça peut-être compliqué pour un torero français qui vit en Espagne parce qu’au final, en France, tu es « un Français en Espagne » et, en Espagne, tu es « un Français », point final. La rivalité historique avec Napoléon est encore bien ancrée dans la tête de certains Espagnols. Ils ont parfois un regard assez particulier sur les Français.
Le maestro Castella a dit un jour à Madrid qu’il avait compris qu’il n’était qu’un Français. En parlant de lui, on parlait bien plus du « torero français » que de Sébastien Castella, le torero.
En non piquée, je n’ai pas eu de problème car c’est l’école taurine qui gère les contrats et ni David Adalid ni l’autre professeur de l’école ne m’ont mis de côté parce que j’étais Français.
Tertulias : Après l’été que tu viens de vivre, que voudrais-tu que les organisateurs retiennent aujourd’hui d’Hugo Tarbelli ?
Hugo Tarbelli : Qu’Hugo Tarbelli est un torero ambitieux, passionné, qui ne garde jamais rien pour lui, qui laisse tout dans l’arène, toujours, et qui se donne les moyens surtout d’arriver à ses objectifs en donnant toujours le meilleur de lui-même.

Tertulias : Si on refait une interview l’an prochain à la même époque, qu’est-ce que tu voudrais me raconter de ta temporada 2027 ?
Que j’ai beaucoup toréé, et rencontré des succès et des triomphes, ce qui fait exister dans ce milieu-là. Que j’ai encore une marge de progression importante. En fait c’est bon signe. Le problème est quand tu touches ton plafond de verre et que ta limite est atteinte.
L’hiver que j’ai passé aussi m’a fait beaucoup réfléchir, m’a permis de beaucoup gagner en maturité. Il y a eu des moments compliqués, ou en rapport des sacrifices consentis, la récompense était maigre.
Je n’ai pas baissé les bras car j’ai eu la chance de ne pas toujours être seul. Jesus Moreno m’a pris avec lui quand il a toréé le circuit de Madrid cette année. Il m’a pris à chaque fois qu’il allait au campo , ce qui m’a permis de sortir de tapia par exemple. J’ai pu apprendre, comprendre et progresser. J’espère qu’il en sera de même cet hiver.
Tertulias : En deux ans, tu as vécu le changement, le doute, le succès, la blessure. Vouloir être torero, a t-il toujours la même signification ?
Hugo Tarbelli : Au final, oui. Les professionnels te mettent en garde sur tous ces points-là. Avant de les vivre vraiment, tu ne sais jamais ce que c’est.
Et si j’ai commencé à vivre tout cela et que ma vision a évolué, je ne suis pas dans le cas d’un torero sans contrat depuis des années ou qui s’est fait déchirer la fémorale. C’est comme les succès, il faut savoir relativiser.
Je pense que, dans ce milieu-là, la principale qualité, c’est l’humilité. Le toro ou le milieu va toujours t’amener plus loin dans tes retranchements.
Il faut avoir un mental à toute épreuve et être prêt à tout encaisser, mais aussi à tout savourer. Ça fait partie du processus, ça fait partie du chemin. C’est la profession la plus dure au monde, mais aussi la plus belle. C’est pour cela que chaque chose, aussi bien les doutes et les moments difficiles que les bons moments, il faut la vivre à 100 %, en étant conscient de la chance d’être torero et d’avoir l’opportunité de continuer à l’être.
Tertulias : Tu es religieux, tu as la foi. Est-ce que ça t’aide dans ta quête ?
Hugo Tarbelli : Ma relation avec Dieu m’aide au jour le jour. Que ce soit dans les toros ou en dehors, ça m’aide à être quelqu’un de meilleur. J’essaie d’être quelqu’un de bien, de faire le bien autour de moi et, en tout cas, d’aider mon prochain.
La Bible t’enseigne l’humilité et la résilience. Je m’accroche à cet enseignement, que ce soit dans les moments difficiles ou plus heureux. La foi est une conviction très personnelle qui me sert au jour le jour, y compris dans ma profession.

Tertulias : Dans les moments les plus noirs, est-ce que ça t’arrive de te dire « Mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour mériter ça » ?
Hugo Tarbelli : Non, parce que tout se passe pour quelque chose. Rien n’arrive par hasard, notamment les épreuves. J’en avais besoin pour rencontrer les succès d’aujourd’hui et être l’homme et le torero que je suis à l’heure actuelle.
Je ne suis plus le même qu’avant de partir en Espagne. Dans la vie, tout se passe pour quelque chose, dans le mauvais comme dans le bon. Ce n’est pas toujours simple. Il faut parfois avoir la capacité de prendre du recul par rapport à la situation, de valoriser tes acquis, de savoir apprécier le moment présent, mais toujours essayer d’avoir mieux.
Hugo Tarbelli sait que quelques triomphes ne suffisent pas à construire une carrière. Mais cet été lui aura au moins permis de franchir une première frontière : celle qui sépare celui qui attend sa chance de celui qui a commencé à la saisir.
La cornada conclue brutalement sa temporada. Elle ouvre déjà un autre chapitre : celui de la récupération, du travail hivernal et d’une saison 2027 où il lui faudra désormais confirmer.
Propos recueillis par Philippe Latour
