Hermanas Azcona : patience, sélection et afición
Hermanas Azcona : patience, sélection et afición
Née d’une afición sincère et construite sans précipitation, la ganadería des Hermanas Azcona en Navarre, s’inscrit dans une réflexion patiente autour du toro bravo dans une lignée Daniel Ruiz,et apports mesurés de Victoriano del Río. Les deux soeurs Yolanda et Beatriz prises par leurs occupations professionnelles, c’est le papa Felix qui nous areçu. Au fil de cet entretien, le ganadero navarrais détaille ses choix, ses doutes, ses critères de sélection et sa vision d’un élevage fondé sur le temps long.

Tertulias : Vous avez commencé en septembre 2013. Pourquoi cette ganadería ?
Felix Azcona : Par pure afición, rien de plus. Avant cela, nous avions déjà quelques vaches d’Algarra, aussi par afición. Mais quand ce projet est sorti, comme on voulait tout avoir dans la même lignée, on a supprimé Algarra et on a tout gardé en Daniel Ruiz.
Tertulias : Vous avez acheté directement à Daniel Ruiz ?
Felix Azcona : Nous avons acheté des sementales à Daniel Ruiz, mais la ganadería, nous l’avons achetée à Sierra Borja, qui était une ganadería 100 % Daniel Ruiz.
Tertulias : Et cette lignée, cet encaste, vous l’aimez ?
Felix Azcona : Oui. Elle a peu de force, mais maintenant on lui met un peu de Victoriano del Río.
Tertulias : Combien de toros avez-vous ?
Felix Azcona : Cette année, on en a peu. Il nous reste trois ou quatre de l’an dernier. Ensuite, on a 13 ou 14 utreros. L’idée pour 2026, c’est soit d’en toréer deux novilladas, soit de les laisser passer toros, on ne sait pas encore. On fera aussi 4 ou 5 novilladas d’erales.

Tertulias : C’est donc une lignée Daniel Ruiz avec du Victoriano del Río ?
Felix Azcona : On commence à en avoir quelques-uns déjà. Hier, on a tenté une vache de Victoriano. Elle est plutôt bien sortie.
Tertulias : Satisfait du passage au cheval ?
Felix Azcona : Pas énormément. Mais cette plaza de tienta, comme elle est très grande, et comme on fait le saneamiento à l’arrière, elles prennent la querencia du fond. Du coup, c’est très difficile de les faire venir au cheval. Ici, une fois qu’elles y vont, elles s’y fixent, mais leur entrée est compliquée.
Tertulias : Mais avec ce type de plaza, peux-tu vraiment voir si elles ont de la bravoure ?
Felix Azcona : Oui, ça se voit. Dès qu’elles sortent, on le voit. On voit si elles n’ont pas de querencia, ou si elles en ont au début mais la perdent ensuite. Celles-là sont normalement bonnes. Mais il y en a d’autres chez qui la querencia ne disparaît pas, et elles continuent d’aller vers l’endroit où l’on a fait le saneamiento. Ces vaches-là, on les élimine directement, même si elles peuvent être bonnes à la muleta. Cette année, je crois qu’on n’en a approuvé que deux sur tout ce qu’on a tienté.
On a tienté trente-huit vaches. Il nous en reste encore une quinzaine. On en garde toujours quelques-unes pour tienter. Parfois des Français viennent avec un novillero, et on en garde deux ou trois pour ce jour-là. Parfois ils nous achètent un eral ou un añojo, et on prévoit aussi pour ça.
Tertulias : A quel âge se tientent les vaches?
Felix Azcona : Nous, on tiente un peu avant trois ans, vers deux ans et demi.
Tertulias : Quels sont vos critères pour sélectionner une vache ?
Felix Azcona : Ceux que tout le monde a, je crois. Qu’elle charge vraiment, d’une charge longue, qu’il ne faille pas l’appeler, et surtout qu’elle humilie. Nous, on accorde énormément d’importance à l’humiliation.
Tertulias : Es-tu favorable aux corredores et aux courses d’entraînement?
Felix Azcona : Plutôt oui. Sinon les toros prennent leurs habitudes et restent plantés. Mais ça dépend aussi des encastes.
Tertulias : Tu penses que c’est une question d’encaste ?
Felix Azcona : Oui, je crois que ça dépend du type d’animal. Le nôtre est un animal qui ne bouge pas. Tu le laisses là, il reste là. Il mange, se couche, mange, se couche, il ne marche pas. Et ça dépend aussi beaucoup de la finca. Si les toros étaient toute l’année là où sont les novillos, en montagne, à monter et descendre, on n’aurait pas besoin de les faire courir. Mais ici, si je ne les bouge pas, après ils ne marchent plus.
Tertulias : Tu n’as pas peur qu’en les courant ils prennent l’habitude de relever la tête ?
Felix Azcona : Au début, ils vont tête haute, mais au bout de cinq minutes à courir, ils baissent la tête. Ce qu’il ne faut pas faire, c’est les faire galoper. Il faut les bouger, pas les saturer de course. En tout cas, c’est ce qu’on constate chez nous.
Tertulias : Ce n’est bon que pour la plaza ou pour éviter qu’ils se battent ?
Felix Azcona : Pour éviter qu’ils se battent, aussi. Mais pour nous, c’est surtout pour qu’ils ne tombent pas. Quand on a eu des problèmes de chutes, c’était parce qu’on ne les bougeait pas et parce qu’on les engraissait trop. Il faut qu’ils aient le poids qu’il faut et les bouger ce qu’il faut, sans excès. Si tu as une finca comme là-bas pour les erales, les nôtres qui descendent de la montagne, on les tiente et il n’en tombe pas un.
Tertulias : Depuis que tu fais courir les utreros, ils tombent moins ?
Felix Azcona : Oui, ils tombent moins. Et on sélectionne aussi : on se sépare des mères de ceux qui tombent, et des pères aussi.
Tertulias : Y a-t-il des animaux qui ont marqué l’histoire de la ganadería ?
Felix Azcona : Oui. On a un semental à nous qui est là qui s’appellle El Moro. Il est fils d’une de nos vaches, et celui-là est allé au cheval. C’est Esaú Fernandez qui l’a tienté il y a de nombreuses années. Et au quatrième puyazo, il est venu depuis le fonds et au quatrième puyazo il a renversé Sangüesa et son cheval.
Tertulias : Et les produits de ce semental, tombent-ils ?
Felix Azcona : Certains oui. Mais il a d’autres qualités. Il a ce défaut-là, mais il a des qualités énormes : l’humiliation, la bonté, il ne regarde jamais le torero. Alors ce qu’on fait, c’est lui mettre des vaches plus fortes, qui ne tombent pas, pour compenser ce qu’il transmet. Parce que la perfection, ici, ça n’existe pas. C’est impossible.
Tertulias : Quel est le poids idéal d’un toro ici ?
Felix Azcona : Ici, le poids idéal, c’est 520 kilos. Là, on va en voir un qu’on n’a pas voulu lidier. On l’avait pour la corrida concours de Saragosse, mais on ne l’a pas lidié. Maintenant, je vais le vendre pour la rue, parce qu’il est monté à 650 kilos. On ne veut pas de ce type de toro.

Felix Azcona : Bon, ouvrons là pour aller voir El Moro.
Tertulias : Quel âge a le roi ?
Felix Azcona : Il a pas mal d’années. Il a autour de neuf ans.
El Moro est un toro très fermé, surtout très noble. C’est un toro qui a très peu de mains, très court, très bas. Il a la croupe plus haute que le morrillo, ce qui nous plaît beaucoup : qu’on voie bien l’arrière, pas l’inverse, qu’il ne soit pas « en descente ».

Tertulias : Et tu as gardé un de ses fils comme semental ?
Felix Azcona : Non, pas de fils-semental. Il en sort de bons, mais aucun ne sort comme lui. Et comme le souvenir qu’on a de lui. Aucun ne nous plaît vraiment.
Tertulias : Et combien de sementales as-tu ?
Felix Azcona : Là, on en a six. Cette année, on en a éliminé deux. Et on va en enlever un autre maintenant, qui est le premier que j’ai acheté à Daniel Ruiz. C’était un toro qui couvrait chez Fernando Domecq. On ne l’utilise plus parce qu’il est trop irrégulier : parfois il sort très bon, parfois très mauvais.
Tertulias : Comment se comportent-ils au campo ?
Felix Azcona : Bien, ici. Mais bon, ils sont avec beaucoup de boeufs.
Tertulias : Ça fait déjà cinq ans mais peux-tu parler de la corrida d’Estella avec Morante qui est une corrida de référence pour la ganaderia?
Felix Azcona : Ca, c’était énorme. Le plus grand prix qu’on ait obtenu!. Quatre oreilles et une queue. Ça, pourtant été une sacrée coïncidence.
Tertulias : Raconte-nous ?
Felix Azcona : Le véritable artisan de notre engagement pour Morante a été l’empresario Macua avec Pablo Hermoso. Il me disent qu’ils vont amener Morante à Estella et que le cartel sera Pablo, Guillermo et Morante. Et je me dis : « Bon, il faut sortir nos toros pour Morante. » Mais je pensais qu’il n’en voudrait pas, qu’il ne voudrait pas, parce qu’il ne nous connaissait pas. Il a envoyé le veedor. Il a vu les toros : il y en avait quinze. Aucun ne lui plaisait. Il me dit : « Bon, malgré tout, je vais envoyer les photos au maestro. »
Il envoie les photos, et Morante dit : « Celui-là et celui-là. » Et ce furent ceux-là.
Tertulias : Tu étais content des familles ?
Felix Azcona : Ce n’étaient pas deux toros très importants, mais deux toros normaux, idéaux pour Morante. Ils ne se déplaçaient pas beaucoup, ils se laissaient faire, ils humiliaient énormément. Alors lui, il s’est éclaté à « jouer » avec eux, à tourner, à faire des molinetes. Comme lui s’amusait, toute la plaza s’amusait aussi. Quand il a coupé la queue, il a fait sortir mes filles pour le tour de piste et il s’est mis la queue comme une coleta, en rigolant. On va la mettre ici, car on a naturalisé la tête, et on va faire le coin Morante avec les photos de ce jour-là.
Tertulias : Et après, évidemment, tous les toreros…
Felix Azcona : Comme Morante l’a toréé, maintenant tout est bon. C’est exactement aussi bon ou aussi mauvais qu’avant. Mais dès que Morante torée quelque chose, c’est une promotion énorme.
Tertulias : Et toi, personnellement, tu as aimé ou pas ?
Felix Azcona : Moi, j’ai adoré. Mais plus que pour ce qui s’est passé au niveau du toreo, c’est pour le bon moment qu’on a tous passé, pour la façon dont il a connecté avec les gens, comment il jouait avec le toro, comment il a fait l’inverse de tous les autres toreros : d’abord le toro grand, ensuite le petit. À l’envers de ce que tout le monde fait.
Avec le grand, il s’est aussi régalé : il mettait un genou en terre. Il profitait tellement que quand est sorti l’autre, un peu plus petit, il jouait comme s’il était chez lui. C’était une belle journée. Et en plus, les autres toreros ont aussi eu de la chance : ils ont coupé des oreilles eux aussi, ils sont tous sortis en triomphe. Une de ces tardes où tu te dis : ça doit être un miracle, sinon ça n’arrive pas.

Tertulias : Pour revenir au campo, pourquoi as-tu mis une séparation au milieu des enclos ?
Felix Azcona : Pour pouvoir bouger les toros. Comme ça, quand on n’a pas le temps de les sortir par le couloir, on les fait marcher un peu à l’intérieur, on les fait tourner. On avait aussi mis ici des abris, des couvertures, mais les écologistes nous ont obligés à les enlever.
Tertulias : Pourquoi ?
Felix Azcona : Ils nous ont dénoncés pour avoir fait ça en pleine campagne. Maintenant, on est en train de demander une autre autorisation au Gouvernement de Navarre pour qu’ils nous laissent les remettre.
On a redemandé une autorisation, parce que ça change tout : pour l’alimentation, pour tout. Et la nuit, la rosée, la chaleur aussi…
Tertulias : Comment tu arroses tout ce campo ?
Felix Azcona : C’est de l’irrigation par aspersion. L’eau vient du Canal de Navarre par gravité. Le gouvernement de Navarre te fait payer l’infrastructure, que tu arroses ou non. Ce qui coûte le moins cher, c’est l’eau. Il nous reste encore à irriguer pour pouvoir continuer à faire des enclos, mais on n’a pas le temps. On a tellement de travail qu’on n’y arrive pas.
Tertulias : D’où vient l’eau ?
Felix Azcona : Du Canal de Navarre. Et avec une telle pression qu’on n’a même pas besoin de moteur : c’est un luxe.
Tertulias : C’était ta finca à la base ou tu as choisi ce terrain pour être ganadero ?
Felix Azcona : On avait une petite finca ici. Puis il y a eu la concentration parcellaire à Olite. Ils regroupent toutes les petites parcelles du village pour faire de grandes exploitations. Toutes mes petites parcelles, ils me les ont presque toutes regroupées ici. Pas sur un seul bloc, mais sur deux, avec un chemin au milieu. On ouvre les portes, on ferme le chemin, et on fait passer le bétail.
Tertulias : Et pourquoi cette politique ?
Felix Azcona : Parce qu’aujourd’hui, ils veulent des grandes exploitations , pour que les agriculteurs puissent travailler plus facilement. Pas des petites parcelles. On veut aussi acheter cette vigne et l’autre finca là-bas.
Tertulias : Tu as des projets pour développer la finca ?
Felix Azcona : Oui, parce que tout ça est en irrigation. Il y a de l’herbe toute l’année, hiver comme été.
Tertulias : Et à court, moyen et long terme ?
Felix Azcona : Continuer à grandir ici et maintenir ce qu’on a là-haut. Les mères resteront toujours en montagne. Elles ne descendent jamais ici.
Tertulias : Et dans l’arène, quel est le plan ?
Felix Azcona : Là, on n’a pas beaucoup de plans, parce qu’il faut aller très lentement. Ce qu’on aimerait, c’est que le jour où Pincha passera en corrida de toros — et ça arrivera bientôt à Pampelune — on puisse prendre la suite en novillada. Ce serait une grande illusion. Mais on n’est pas pressés. Pour y aller, il faut un minimum de garanties. Tu n’as jamais 100 % de sécurité, mais au moins avoir déjà plusieurs fois, bien fonctionner, que ça embiste. On préfère attendre.
Tertulias : Pour la pérénité de ta sélection, conserves-tu le sperme de tes sementales ?
Felix Azcona : Oui, on en a congelé, au cas où il mourrait demain. En fait de tous.
Tertulias : Et des novillos que vous allez lidier, vous conservez aussi ?
Felix Azcona : Oui, l’an prochain, aux novillos qu’on va lidier, on va leur prélever du sperme.
Tertulias : Ça coûte cher ?
Felix Azcona : Le prélèvement, non. Ce qui coûte, c’est la conservation au mois ou à l’année. Pour l’instant, c’est le vétérinaire de Pablo Hermoso qui nous le garde, mais on va acheter notre propre cuve d’azote. Si un toro sort bon, tu ne sais jamais quand ça arrive. Et au moins, tu peux dire : j’ai du sperme de cet animal.
Tertulias : Tous les ganaderos font ça, non ?
Felix Azcona : Les puissants, oui. Mais eux, ils ont l’espace. Ils peuvent mettre 20 vaches, les manipuler, les inséminer. Et surtout, ils ont le temps. Nous, le problème, c’est le temps. Mais c’est bien de penser comme ça : si un jour il sort quelque chose de bon, tu essaies avec 10 ou 15 vaches.
Tertulias : Elles ne sont pas là aujourd’hui, mais que dire de tes filles?
Felix Azcona : Oui, c’est ’important, car ce sont elles en tant que ganaderas qui sont les protagonistes pricipales de l’élevage. J’étais aficionado et comme ça me plaisait, je les emmenais partout. Elles sont devenus afionadas à laur tour. Leur mère aussi était aficionada, maintenant un peu moins… parce qu’elle est un peu fâchée : on consacre plus de temps à ça qu’à elle (rires).
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Au-delà des chiffres, des encastes et des méthodes, la ganadería des Hermanas Azcona est le fruit d’une passion vécue en famille. Chez les Azcona, cette aventure est partagée entre père et filles, protagonistes d’un projet qui se construit avec humilité et patience.
Propos recueillis par Fransoua del Pozo et Philippe Latour
