Marco Pérez, le rêve et l’exigence
Marco Pérez, le rêve et l’exigence
À 18 ans, Marco Pérez vit déjà ce dont il rêvait enfant. Après une ascension aussi rapide que médiatisée, le jeune matador salmantin aborde sa première saison complète parmi les figuras avec ambition, mais aussi avec une étonnante lucidité sur les exigences du métier. À quelques jours de nouveaux rendez-vous majeurs, il se confie à Tertulias sur son évolution, la pression, la peur, sa relation avec Juan Bautista et le public français, mais aussi sur les rêves qui restent à accomplir.
Tertulias : Bonjour Marco. En quelques mots, peux-tu nous dire qui est Marco Pérez ?
Marco Pérez : Eh bien, c’est un garçon de 18 ans qui vit aujourd’hui ce dont il rêvait lorsqu’il était petit, lorsque je me suis inscrit à l’école taurine de Salamanque à l’âge de 6 ans. Je suis quelqu’un de très perfectionniste. J’essaie d’être humble et aimable. J’essaie surtout, d’évoluer et de corriger, jour après jour, toutes les erreurs qui apparaissent, afin de profiter de l’opportunité et du rêve que Dieu et la vie m’ont offerts, et qui est ce que j’ai toujours voulu.
Tertulias : Comment arrives-tu dans le monde du toro ?
Marco Pérez : C’est arrivé un peu par hasard. Mon père avait été novillero, puis il est devenu banderillero. Il a subi un accident lors d’un festival à Salamanque organisé au profit du maestro Julio Robles, et il s’est alors complètement retiré du monde du toro. Il n’a jamais voulu m’y pousser, précisément parce qu’il connaissait la dureté, la discipline et la constance que cela exige. C’est un milieu très difficile. Il n’a donc jamais voulu m’apprendre quoi que ce soit, ni me montrer de photos, ni m’apprendre à toréer.
Jusqu’au jour où, j’avais alors cinq ans et demi, nous avons assisté à un festival taurin pendant le Carnaval del Toro de Ciudad Rodrigo, qui est le village de mon père. Cela m’a énormément marqué. J’ai été impressionné par la manière dont les gens le vivaient, par l’émotion, le fait que le torero était considéré un peu comme un super héros. C’est à ce moment-là que j’ai dit à mes parents que je voulais m’inscrire à l’école taurine de Salamanque.

Tertulias : Comment la famille vit-elle tout cela ?
Marco Pérez : À ce moment-là, c’était évidemment beaucoup plus simple. Finalement, même si mes parents m’ont toujours inculqué cette discipline dans les entraînements et cette constance dans le travail, cela restait en quelque sorte un jeu. Ce n’étaient que des tentaderos avec de petites vaches et des jeux autour du toro. Évidemment, les choses ont évolué. Cela implique aujourd’hui une pression et une tension beaucoup plus importantes.
Cette saison a été ma première saison complète en tant que matador de toros. J’ai eu la chance de toréer dans pratiquement toutes les ferias de première catégorie et vécu de très belles choses. J’ai également essayé de m’adapter à cette nouvelle vie faite de nombreux voyages, de nombreux changements, de nervosité quotidienne. Voir les arènes pleines, sentir que l’afición a beaucoup d’attentes à mon égard, auxquelles je dois toujours essayer de répondre de la meilleure manière possible est une responsbilité. Ils sont très heureux parce que ma famille voit finalement que je suis également en train d’accomplir un rêve. Et ça c’est toujours très beau.
Phénomène?
Tertulias : Tu es encore très jeune et ta vie ne ressemble pas à celle des autres jeunes de ton âge. N’as-tu pas peur que tout aille trop vite, de passer à côté de certains moments au profit d’une vie de sacrifices ?
Marco Pérez : C’est vrai que, jusqu’à présent, tout est allé assez vite au cours de ces dernières années. Je disais que, contrairement aux garçons de mon âge, pour moi, aller au collège puis au lycée était une manière de déconnecter un peu du monde du toro, de fréquenter des jeunes de mon âge et de parler de sujets de société.

Aujourd’hui, le temps consacré à cela est très réduit. J’essaye d’entretenir ces relations et ces amitiés. Le toro t’absorbe vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pour fonctionner, il faut qu’il t’absorbe, qu’il t’obsède un peu, surtout maintenant, pendant l’été. Je vois tous mes camarades et mes amis qui partent en voyage avec leur famille, qui vont au village, complètement détendus, sans aucune préoccupation… Et moi, c’est tout le contraire. C’est le moment le plus intense de toute la saison. Je dois être très concentré, maintenir de nombreux entraînements, cette discipline.
Ce sont beaucoup de journées de tension mentale, avec des engagements très importants qu’il faut assumer avec beaucoup de responsabilité. Je ne regrette absolument pas de passer, en théorie, à côté de la vie que vivent mes amis. Je vis quelque chose que j’ai choisi. Par chance, j’ai le privilège de pouvoir dire que je me consacre déjà professionnellement à quelque chose que j’aime énormément, qui est mon rêve. Je pense que c’est un très grand privilège de savoir que sa profession est ce que l’on aime le plus, ce qui nous plaît le plus et ce qui nous comble le plus.
Je pense que cela est au-dessus de tout. Et puis, la vie est longue et j’aurai beaucoup de temps pour vivre ces moments-là.
Tertulias : En parlant de jeunesse, tu as été très exposé médiatiquement dès ton plus jeune âge. Comment vis-tu toute cette attente autour de toi ?
Marco Pérez : Je la ressens aujourd’hui de manière très intense. C’est difficile à assumer au début. Je viens réellement de commencer cette aventure et qu’il y a encore énormément de choses à apprendre. C’est une profession qui t’aide à mûrir plus rapidement qu’aucune autre, à avoir la tête sur les épaules. Depuis tout petit, j’ai vécu avec cette sensation d’être un peu une personne médiatique. Mes vidéos en train de toréer sont devenues virales. J’ai été très tôt sous le regard des professionnels et, maintenant, à mesure que je torée dans davantage de ferias, que je partage l’affiche avec les figuras du toreo, ce qui est un privilège, j’élargis mon champ de visibilité.

De plus en plus de gens me connaissent, au-delà du cercle des seuls aficionados. Je touche désormais des jeunes ou des personnes qui ne sont pas forcément aficionadas et qui commencent peu à peu à s’intéresser à moi. Cela crée finalement une sorte de bulle. Cela crée une certaine pression : celle de devoir répondre chaque jour aux attentes qui se sont créées autour de ma personne. Mais je pense que, depuis tout petit, cette pression m’a également beaucoup aidé à conserver cette discipline, à être conscient que l’opportunité que je vis est immense et que je ne peux pas la laisser passer. Sur ce sujet, le mieux est de savoir s’éloigner un peu des commentaires positifs comme des mauvaises critiques, de rester quelque peu isolé dans son propre monde et dans son for intérieur, et de garder clairement son objectif et le chemin que l’on veut suivre.
Tertulias : Et que dirais-tu à ceux qui voient en toi un phénomène ?
Marco Pérez : J’ai toujours été très reconnaissant envers toutes les personnes qui m’ont adressé de belles paroles et des commentaires positifs. Je me considère comme une personne normale, comme un torero normal. Depuis tout petit, je pense simplement avoir eu énormément d’afición et, comme je l’ai dit, cette obsession de vouloir réaliser mes rêves. Je crois avoir toujours été quelqu’un d’assez optimiste et rêveur. Je suis très fier de la manière dont ma carrière évolue et de toute l’équipe qui m’entoure.
Toreo
Tertulias : Avec un peu plus d’un an d’alternative, as-tu senti une évolution dans ton toreo ?
Marco Pérez : Oui, j’ai ressenti une évolution, surtout au cours de cet été. J’essaie de tirer le maximum de chaque toro que je rencontre. Je ne cherche pas simplement à réaliser une bonne faena et cela t’oblige parfois à sortir un peu du concept que tu ressens ou de celui que tu recherches.
Et puis, comme je viens de commencer, il me reste encore beaucoup à mûrir et énormément de choses à assimiler. Mais c’est une carrière professionnelle, celle de torero, dans laquelle on ne cesse jamais d’apprendre. Et c’est ce qui est beau. C’est ce qui te pousse à chercher au fond de toi, à aller toujours plus loin. Durant tout cet été, ces deux mois pendant lesquels j’ai eu la possibilité de toréer davantage et de manière plus rapprochée, avec beaucoup de voyages, de tentaderos, d’analyses, je suis en même temps en train de gagner en technique.
Au final, c’est la technique qui t’ouvre les portes. Une fois que tu disposes de beaucoup de ressources, elle te permet ensuite de te concentrer sur le toreo que tu recherches, celui qui te comble le plus. Et je pense que, durant cet été, cette évolution a effectivement pu se ressentir. Je suis heureux de peu à peu me trouver moi-même.

Tertulias : Qu’est-ce que tu ne veux surtout pas perdre du jeune Marco Pérez dans ton toreo ?
Marco Pérez : Je pense que c’est une chose que les gens me disent souvent et qui me caractérise beaucoup, et qui est, à mon avis, très importante : le charisme. Dès que tu arrives dans l’arène jusqu’au moment où tu la quittes, pendant les faenas, il faut parvenir à concentrer l’attention du public, à faire en sorte que les gens te suivent et soient capables de créer très rapidement une connexion avec toi. Je pense que c’est une belle qualité et elle me plaît.
Tertulias : As-tu une référence parmi les figuras du toreo ?
Marco Pérez : Depuis tout petit, j’ai toujours dit que j’admirais tous les toreros de la même manière.
Je pense que l’on peut boire à la source de chacun et en extraire quelque chose de différent : un concept, une nuance différente. Que ce soit dans les différentes suertes, avec le capote ou la muleta, dans la manière de marcher, dans l’engagement, la race, l’attitude… Puis incorporer tout cela à son propre toreo et, petit à petit, construire l’artiste que l’on veut devenir. Je citerais les trois plus grands de ma terre : le maestro Viti, le maestro Julio Robles et le maestro Capea. Je pense que ce sont trois maestros que j’admire et qui se complètent par leurs styles. Chacun est très différent. J’ai regardé beaucoup de vidéos, j’ai beaucoup lu à leur sujet et je me suis reconnu dans leurs trajectoires.

Tertulias : L’histoire du toreo t’intéresse-t-elle ?
Marco Pérez : Bien sûr. L’histoire taurine est très importante et elle est profondément enracinée dans ma terre, Salamanque, qui est une terre de toros. Depuis tout petit, cela m’intéresse énormément.

Tertulias : Quelle est ta relation avec le toro et le campo ?
Marco Pérez : Je ne suis pas issu d’une famille d’éleveurs, mais depuis tout petit j’ai beaucoup aimé être en contact avec la nature et les animaux. J’ai toujours adoré voir le toro dans son environnement naturel, dans le campo, avec ses frères. Je pouvais rester des heures et des heures à observer leur comportement. Même lorsque j’allais parfois au sorteo dans les arènes, dans les corrales. A Mont de Marsan cette année j’ai passé deux heures à regarder les toros de la corrida et à observer leur comportement lorsqu’ils étaient détendus. Je pense que c’est quelque chose de très beau : comprendre cette manière de vivre. L’un de mes rêves depuis tout petit est, à l’avenir, de pouvoir acquérir une finca et une ganadería.
C’est pour cela que je me bats : pour ce contact avec les animaux, avec la nature, pour comprendre le comportement du toro brave et l’observer. Personnellement, cela m’apaise énormément. Cela m’aide à être en paix et à comprendre certaines choses pendant la lidia.
Juan Bautista
Tertulias : Parlons de Juan Bautista, qui t’accompagne depuis plusieurs années. En quoi sa présence t’aide-t-elle ?
Marco Pérez : Je considère Jean-Baptiste comme un membre de ma famille. Avec les années, je l’ai de plus en plus ressenti ainsi.
Il a pris une décision très risquée en me soutenant alors que j’avais 12 ans. J’avais commencé à me faire remarquer grâce à des vidéos diffusées sur Internet, sur les réseaux sociaux, Instagram et Facebook. Mais au final, je n’étais qu’un enfant. Comme maintenant d’ailleurs, mais j’avais seulement 12 ans, j’étais très petit physiquement et, malgré des qualités peut-être un peu en avance, le monde du toro reste très incertain. Il faut franchir beaucoup d’étapes.

Prendre cette décision était risqué parce que je n’avais réellement jamais débuté dans une arène, jamais tué de novillo et jamais affronté de novillos de taille importante. Il ne savait donc pas comment j’allais répondre à ces épreuves, à la pression du public… Il y a des moments où il faut franchir la ligne pour aller chercher le triomphe. Et malgré ces incertitudes, il a décidé de se lancer dans cette aventure. Dès le premier instant, il a décidé de me faire confiance. Nous en avons beaucoup parlé au cours de cette dernière année : c’est quelque chose de véritablement incroyable de voir que tout ce que nous avions planifié s’est bien déroulé.
Toutes les étapes, toutes les grandes journées où il fallait frapper fort et que nous avions préparées, grâce à Dieu, se sont très bien passées. Nous avons vécu des moments inoubliables. J’ai énormément appris avec lui et je continue d’apprendre. Il m’aide beaucoup à me construire comme torero et comme personne et je lui serai toujours reconnaissant pour tout ce qu’il a fait pour moi et pour la manière dont il a veillé sur moi. Au-delà de notre relation professionnelle, nous avons une relation beaucoup plus intime, presque familiale.
Il y a des toreros qui deviennent apoderados sans avoir forcément une véritable expérience du monde entrepreneurial. D’autres deviennent apoderados alors qu’ils n’ont jamais été toreros. Ils n’ont donc pas forcément le point de vue d’un torero lorsqu’il revêt l’habit de lumière. Et moi, j’ai la grande chance que Jean-Baptiste réunisse toutes ces qualités. Il a été torero, avec une très belle carrière pendant vingt ans. en étant au sommet, parmi les grandes figuras du toreo. Il a également connu le monde entrepreneurial avec sa sœur et son père à Arles. Ce fut aussi été l’apoderado de Daniel Luque en même temps que le mien. Disons qu’il réunit toutes les expériences.

C’est un très bon soutien dans l’arène. Au-delà des contrats et de tout ce qui concerne les négociations, le plus important est qu’il me fait sentir très en sécurité dans l’arène. Il sait me pousser dans les moments où il faut me pousser. Et dans les moments où il faut peut-être me laisser un peu plus libre, il sait également le faire. Il réunit tout cela. Je suis très heureux de l’avoir à mes côtés.
Tertulias : En parlant de génération, comment les toreros du haut de l’escalafón t’accueillent-ils ?
Marco Pérez : Très bien. Je suis vraiment très heureux.
Logiquement, j’ai toujours bénéficié du soutien de tous les maestros depuis que je suis petit et je dois le dire la tête haute, avec beaucoup de fierté et de reconnaissance. Depuis tout petit, tous les maestros m’ont invité dans leurs fincas et leurs ganaderías pour participer aux tentaderos. Ils m’ont donné de très bons conseils. Il est vrai que maintenant que je partage l’affiche avec eux, il y a de la rivalité. Les choses changent un peu. Le regard est différent parce que, lorsque nous sortons dans le ruedo, chacun veut que les choses se passent bien pour lui-même, chacun veut triompher et faire la une. Et c’est logique.

Je suis très heureux et reconnaissant parce que je pense avoir le respect des maestros. Je le ressens lorsque je torée avec eux : il y a du respect à mon égard, mais également de l’affection, en plus de la compétitivité. C’est beau de voir qu’en plus de réaliser le rêve de partager l’affiche avec eux — ce à quoi j’aspirais depuis tout petit —, ils m’intègrent d’une certaine manière parmi eux. C’est quelque chose de magnifique.
Tertulias : Que peut apporter votre génération à la tauromachie ?
Marco Pérez : Mon rêve, au-delà évidemment de devenir une figura del toreo et de marquer une époque, est d’être capable de régénérer la tauromachie, de la rajeunir. Je voudrais contribuer à remplir à nouveau les arènes, en plus des aficionados de toujours, avec des jeunes, des enfants, des adolescents. Essayer de franchir cette barrière de l’aficionado et de porter l’attention médiatique vers des enfants qui ne sont peut-être jamais venus assister à une corrida.
J’ai pu le constater avec mes camarades de classe et d’autres personnes qui n’avaient absolument aucun contact avec le monde du toro. À force de vivre avec moi au quotidien, en classe ou lorsque nous nous retrouvons à Salamanque, à travers les publications Instagram que je partage, ils commencent peu à peu à s’intéresser au sujet, à découvrir cet univers. Je pense qu’il est important de leur expliquer notre vision du monde de la tauromachie, de leur permettre de le découvrir. Au final, ils découvrent une culture, un spectacle très attractif, qui provoque de l’émotion.
Petit à petit, je pense que nous sommes en train de vivre un phénomène de renouvellement. Et moi, en tant que jeune torero, je pense avoir le devoir de préserver et de conserver ce qu’ont construit les générations précédentes de toreros historiques et de figuras del toreo. Mais aussi, petit à petit, de relancer la tauromachie et pas seulement de la conserver : de continuer à la développer.
Temporada 2026
Tertulias : Cette saison est celle où tu devais frapper fort. Comment évalues-tu ta saison jusqu’à aujourd’hui ?
Marco Pérez : Je pense que, jusqu’à aujourd’hui, cela a été une très belle saison, avec des après-midis très importants. J’ai eu l’opportunité de revenir dans des ferias où j’avais déjà toréé l’année dernière et que j’avais beaucoup aimées, mais aussi de découvrir des ferias où j’avais très envie de me produire, de rencontrer des publics très sensibles et merveilleux, qui, je sens, sont capables de comprendre mon toreo, de me soutenir et de me témoigner leur affection. C’est une saison durant laquelle, aujourd’hui, je me sens pleinement épanoui et très heureux.
Avec l’été, on torée de manière plus régulière et plus rapprochée. Je prends de plus en plus de plaisir à chaque après-midi. J’essaie d’en profiter, parce que chaque fois que l’on revêt l’habit de lumière, je pense que c’est un privilège et une grande opportunité. C’est un très beau moment que de partager l’affiche avec les plus grandes figuras du toreo et de triompher jusqu’à présent presque chaque jour, ce qui est très important.

J’arrivais avec cette pression : durant l’hiver, il y avait eu beaucoup de rumeurs, beaucoup d’incertitudes sur ma capacité à franchir réellement le cap. L’année dernière avait davantage été une année de rodage. Je n’avais pas encore toréé dans les ferias de première catégorie. Cette année, c’est le cas depuis le début de la saison : Valence, Olivenza, Castellón. J’ai été à Malaga, j’ai été à Bilbao, Arles. Il me reste Madrid, Nîmes, Salamanque… Le degré d’exigence augmente.
Le toro ou, en tout cas, sa taille, augmente. Il y avait cette interrogation à savoir est-ce que je serai capable de passer ce cap. Même moi, intérieurement, je me posais la question. Et finalement, les choses se sont plutôt bien passées. On dit que le public est en train de changer sa manière de regarder mon toreo et qu’il y répond. C’est quelque chose de très beau. En septembre également, j’ai des engagements très importants. J’espère terminer la saison en beauté, la conclure à Madrid, le 3 octobre, lors de ma confirmation d’alternative.
Quoi qu’il arrive, je serai très reconnaissant et très heureux.
Tertulias : Quelle est ta relation avec le public français ?
Marco Pérez : Je pense que nous avons une relation très étroite, très belle, un lien très fort depuis que je suis petit. La première fois que je suis venu toréer en France, c’était grâce à Juan Bautista. En 2018, lors de la Feria de Pâques, pour l’inauguration des corrales d’Arles, Juan Bautista avait pris contact avec l’école taurine de Salamanque parce qu’il souhaitait que je torée une vachette là-bas. C’était mon premier contact avec le public français. Je me souviens que j’avais beaucoup plu. Cela avait eu un véritable impact.
Il y a une anecdote amusante. Ce jour-là, le père de Juan Bautista était encore présent. Après m’avoir vu au tentadero, il lui a dit qu’il devait devenir mon apoderado dans le futur. Regarde où cela nous a menés !
Ensuite, comme novillero, je suis sorti a hombros à Arles et mes débuts avec picadors ont eu lieu à Istres, en solitaire, avec quatre novillos.Mon alternative a eu lieu à Nîmes, dans un cadre idyllique. J’y ai coupé deux rabos consécutifs. C’était un rêve que je poursuivais, parce que beaucoup de figuras del toreo ont écrit l’histoire en coupant un rabo à Nîmes. Je rêvais d’en faire autant. J’ai également toréé à Istres, lors d’une journée très spéciale, mano a mano avec Juan Bautista pour son retour en piste, et dans beaucoup d’autres arènes.
J’ai faits mes débuts dans la Goyesque bleue de Bayonne, je suis revenu à Arles avec deux sorties en triomphe à la clé. Je me sens très proche du public français. C’est un public très différent de tous les autres, de toutes les autres aficions. Il possède une sensibilité particulière. Je ne sais pas si elle est plus grande, mais les Français sont capables de saisir de petits détails pendant la lidia. Ce sont précisément ces détails qui peuvent les faire se donner totalement à une faena. Pour un torero, pour un artiste, c’est magnifique. Et lorsque tu parviens à toucher cette fibre du cœur, ils se donnent complètement et répondent d’une manière magnifique.

Tertulias : Nîmes est une arène importante pour toi. En septembre, tu vas t’enfermer seul avec six toros dans cette arène. Pourquoi ce défi, cette responsabilité ? Pourquoi maintenant ?
Marco Pérez : Cela a été une surprise, y compris pour moi ! Je ne l’avais pas envisagé, mais Simón (Casas) nous a proposé cette opportunité. Après en avoir beaucoup discuté avec Jean-Baptiste, avec mon cercle le plus proche et mon entourage, nous avons décidé de le faire. Il fallait le présenter rapidement pour que l’impact soit encore plus important. C’est également le bon moment, en fin de saison, alors que j’ai le plus toréé. Il est vrai que c’est ma première année complète comme matador de toros. Cela rend l’idée quelque peu risquée en termes d’expérience.
J’ai déjà fait une encerrona à Madrid lorsque je faisais mes adieux comme novillero. Ensuite, j’ai également eu des encerronas de quatre novillos ou de quatre toros, mais six toros, ce sera une première. Je pense qu’il n’y avait pas de meilleur endroit que Nîmes. Le lien est très fort. J’y ai vécu certaines des meilleures tardes de ma carrière : mon alternative, qui pour moi a été une journée extrêmement spéciale, avec un immense mélange d’émotions. Puis les deux rabos consécutifs, qui ont également été des faenas très particulières. Je me sens très aimé par le public de Nîmes, très compris.
Je pense que c’est un très beau geste de remerciement envers toute cette affection et toute cette passion qu’ils me témoignent lors de chacune de ces tardes. C’est un engagement que j’ai accepté avec énormément d’enthousiasme et de bonheur. Je torée le matin et je torée également la veille à Murcie, donc le voyage sera un peu compliqué. Mais l’année dernière, c’était déjà la même chose.
Un détail très particulier est que le dessin qui illustre l’affiche de cette encerrona est un dessin que j’ai réalisé à l’âge de 12 ans à l’école, dans le cours d’arts plastiques. On nous avait demandé de faire un dessin inspiré de la technique de Miró. Et moi, à l’école, j’aimais toujours intégrer des éléments taurins. J’avais donc réalisé ce dessin en rêvant qu’un jour il puisse illustrer une de mes affiches. Je ne pensais pas que cela arriverait aussi tôt. Je suis donc très heureux de réaliser encore un rêve.
La Peur
Tertulias : Quelle est ta relation avec la peur ? La peur du toro, du public et de tes rêves…
Marco Pérez : La peur occupe une place très importante dans la tête, dans le corps et dans le cœur des toreros et des artistes. Je pense que c’est vrai pour n’importe quelle personne. Mais il est certain que nous, nous affrontons quotidiennement la vie. Nous mettons nos vies en jeu, nous jouons en quelque sorte avec elle et avec la peur. C’est une compagne qui, si tu sais la mettre à ton service, peut t’aider à certains moments. C’est un peu paradoxal. Je pense que tu dois savoir l’assimiler et en faire une sorte de compagne pendant les tardes. Il y a la peur du toro, la peur d’un accident physique, la peur de ne pas être capable de répondre aux attentes, la peur de l’échec lors des tardes importantes, la peur de ne pas être à la hauteur des attentes du public…
Les tardes où j’ai peut-être ressenti cette peur scénique, cette pression intérieure, sont justement celles où tu sais que tu dois prendre énormément de risques parce que ce sont des tardes clés. Cette peur dans la tête, ce sont des nerfs, de l’incertitude. Je pense que c’est une bonne chose. Cela signifie que tu prends conscience de ton engagement. Tu sais que, véritablement, tu vas mettre ton intégrité physique en jeu. Cela arrive lors des tardes qui peuvent marquer ta saison. Il faut savoir utiliser cette peur pour générer l’adrénaline qui te permet de franchir cette barrière mentale. Elle peut te conduire au triomphe. Il faut l’utiliser comme une arme intérieure pour grandir face à elle et te démontrer que tu es capable de la surmonter et de triompher.

Tertulias : Où et comment t’imagines-tu dans dix ans ?
Marco Pérez : C’est une question compliquée…
J’espère que dans dix ans, logiquement, je serai toujours dans la situation dans laquelle je me trouve aujourd’hui. Bien sûr, j’aspire à beaucoup plus. Mais j’espère que dans dix ans j’aurai réussi à me stabiliser et à me consolider comme une figura del toreo. J’espère que la présence des jeunes dans les arènes continuera également à progresser.
Et, pour revenir à ce que je disais précédemment, j’espère déjà avoir créé ma propre ganadería, pouvoir préparer mes saisons dans ma propre ganadería et continuer à être avec ma famille, entouré des personnes qui m’entourent aujourd’hui et avec lesquelles je me sens le mieux.
Finalement, être comme je suis aujourd’hui ne serait déjà pas si mal.
Mais j’espère avoir conquis Madrid, Séville… Et surtout, j’espère continuer à être aussi heureux que je le suis aujourd’hui, continuer à profiter de la même manière de cette profession, des gens, et rester reconnaissant pour tout.
Tertulias : Quel serait l’encaste de ta ganadería ?
Marco Pérez : Il y a une anecdote que peu de gens connaissent.
Jean-Baptiste possède la ganadería de La Golosina, en plus de celle de sa famille. Elle est issue de La Quinta, de Santa Coloma. Lorsqu’il a acquis le lot de vaches, c’était juste avant qu’il devienne mon apoderado. Je suis alors descendu avec lui à La Quinta pour participer aux tentaderos. Il préparait sa dernière corrida et ses adieux à Arles et nous avons donc réalisé deux tentaderos consécutifs à La Quinta. Le dernier jour, j’ai toréé une vache. Elle s’appelait « Dinerita ».
Les éleveurs, notamment le père, ont été très émus parce que je l’ai bien comprise, que la vache était forte et que moi, j’étais encore tout petit. Tous les maestros présents ont été touchés. Je suis monté à la tribune pour féliciter l’éleveur pour cette vache avec laquelle je m’étais senti extrêmement à l’aise et avec laquelle j’avais pris beaucoup de plaisir. Il m’a dit qu’il me la donnait, qu’il me l’offrait, et que je pouvais la prendre avec le lot de vaches que Jean-Baptiste avait acquis.
Et depuis, il la garde chez lui, dans sa finca. Je la considère comme le début de ma ganadería. Il la garde pour moi jusqu’à ce que je puisse obtenir une finca. À ce moment-là, je la récupérerai et je commencerai mon élevage.
Tertulias : Que peut-on te souhaiter ?
Marco Pérez : Avant tout, je pense qu’au-delà, évidemment, des triomphes qui nous apportent cette plénitude et ce bonheur, il y a la tranquillité intérieure.Mais plus que tout, je pense que le plus important est le bonheur. Être en paix avec soi-même. Être entouré de bons amis, de sa famille, et pouvoir célébrer les triomphes ensemble. Je pense que le plus important dans la vie est d’essayer d’être heureux avec ce que l’on fait, de se sentir bien.
Au final, la vie passe de manière extrêmement rapide. Je suis en train de le constater : ma carrière avance très vite. Bien souvent, on a à peine le temps de savourer et d’assimiler tout ce qui nous arrive. Le plus important est de savoir profiter des moments, de profiter de ce que l’on est et d’être heureux avec les siens.
Tertulias : Merci beaucoup.
Marco Pérez : Merci beaucoup. Ce fut un plaisir.
Derrière la précocité du parcours et l’attente qui l’accompagne, Marco Pérez laisse apparaître un jeune torero conscient du chemin qu’il lui reste à parcourir. Ses ambitions sont immneses mais son discours reste simple. Continuer à apprendre, savoir profiter de ce qu’il vit et, surtout, rester heureux dans le métier qu’il a choisi.
Propos recueillsi par Laurent et Fanny Lucasson
