Málaga : Et soudain, le mouchoir de Morante…
Málaga : Et soudain, le mouchoir de Morante…
Aujourd’hui, à Málaga, il fut beaucoup question de mouchoirs. Il y eut, bien sûr, les six mouchoirs présidentiels qui ouvrirent la Grande Porte à Roca Rey et David de Miranda. Mais il y eut surtout celui de Morante.
Ce mouchoir blanc qu’il arbore à sa chaquetilla, à la manière de son héros Joselito « El Gallo » et qu’il sortit soudain de sa poche pour s’essuyer le visage, tout en toisant le toro qui avait failli le tuer quelques secondes auparavant. Nous fûmes alors nombreux à nous remémorer la corrida sévillane du 10 mai 2019, lorsque le torero de La Puebla avait tiré ce même mouchoir pour essuyer les yeux d’Ingrato, de Jandilla.
Mais aujourd’hui, le geste revêtait une dimension supplémentaire, presque mystique, devant le drame évité de justesse. Une nouvelle fois le génie de Morante venait de s’exprimer, et nous en furent les témoins incrédules. Ce geste aussi imprévu qu’opportun restera la marque indélébile de cette tarde.

Les toros
L’envoi hétéroclite du jour est mal présenté et, dans l’ensemble, très pauvre de tête. Les trois Torrealta (1,2,6) sont hauts, décastés, sans fond ni moteur. Les deux Garcigrande (4,5), deslucidos, ne valent guère mieux. Seul le Cuvillo (3), sobrero rescapé de la corrida de jeudi, un joli jabonero civilement armé, offre un peu de jeu.
Inutile de s’attarder sur le premier tiers, réduit aux deux rencontres réglementaires, sans qu’aucun animal ne se distingue dans cet exercice. Bref, au lendemain de la grande corrida encastée de Victorino, le contraste est saisissant.
Les toreros
Morante a fait preuve d’une entrega constante. Il ne peut rien tirer d’un premier opposant de Torrealta sans option. En revanche, face à son second, un Garcigrande dangereux, le torero de La Puebla livre une faena engagée d’où émergeront les gestes les plus purs de la tarde, lui permettant de couper un trophée.
Andrès Roca Rey n’a pas, lui non plus, ménagé ses efforts. À force de volonté et grâce à une technique parfaitement maîtrisée, il parvient à inventer une faena face à son premier Torrealta, qui n’avançait pas, lui valant une oreille. Devant son second, de Garcigrande, la tornade Roca Rey se lève et emporte tout sur son passage, y compris les deux oreilles de son adversaire, au terme d’une faena longue et quelque peu pueblerina.
David de Miranda avait la ferme intention de renouveler son succès des jours précédents. Il y parvient face au Cuvillo qu’il essorille au terme d’une faena dominatrice, complète et très variée. Ce qui frappe chez lui outre son courage et son dominio, c’est précisément la diversité de sa tauromachie et l’étendue de son registre : la définition même du torero largo. La limace de Torrealta sortie en sixième position ne lui permettra, en revanche, absolument rien.



Fiche Technique
- Málaga. Corrida. 7ème de feria. 3 toros de Torrealta (1,2,6), 2 toros de Garcigrande (4,5), 1 toro de Nuñez del Cuvillo (3)
- Morante de la Puebla (Chocolat et or) : Silence – Oreille (avis)
- Andrés Roca Rey (Ciel et or) : Oreille – 2 Oreilles (avis)
- David de Miranda (Sangre de toro et or) : 2 Oreilles – Silence (avis)
- 12 piques. Cuadra de caballos Equigarce.
- Président : Antonio Roche
- Roca Rey et De Miranda sortent par la grande porte.
- Lleno de no hay billetes
- Grand bleu. 28 °C.
Toro à toro
Morante de la Puebla
1° toro – Ideado (Torrealta) – 515 kg – 02/22
Morante ouvre les débats face à un Torrealta terciado etbrocho, dont les charges hésitantes au capote ne sont guère faites pour le mettre en confiance. Après une première pique appuyée puis un simple picotazo, l’animal se révèle parado, sans fond ni mobilité.
Le Cigarrero parvient néanmoins à tirer quelques séries droitières desquelles on retiendra deux derechazos de grande classe. Le côté gauche restera inédit. Morante abrège d’une entière bien placée et échoue au descabello. Silence. Sifflets nourris au Torrealta.
4°toro – Espartano (Garcigrande)– 525 kg – 01/22
Le Garcigrande qui sort en quatrième position va s’avèrer deslucido et dangereux. Morante le mène élégamment au cheval par chicuelinas afin d’y recevoir le châtiment règlementaire.
Le diestro débute sa faena avec autorité. Malgré le manque de fond du toro, il fait surgir une immense naturelle avant de subir sur la série suivante, une impressionnante voltereta de laquelle il se relèvera indemne. Comme si de rien n’était, l’Andalou reprend sa faena en musique, là où elle avait été interrompue : au centre, pied nu et parvient à arracher deux derechazos majuscules. Puis vient le geste du mouchoir dont nous avons déjà parlé. Un instant de grâce et de pure torería qui scelle la faena. Une entière tombée lui vaut une oreille que certains auraient aimé voir doublée. Sifflets au Garcigrande.
Andrés Roca Rey
2° toro – Triunfador (Torrealta) – 561 kg – 12/21
Roca Rey hérite en premier adversaire d’un castaño marqué du fer de Torrealta plus mobile que le précédent qu’il accueille par véroniques allurées. Les deux piques sans histoires sont entrecoupées d’un quite du Péruvien par saltilleras auquel David de Miranda réplique par de superbes tafalleras.
Aux banderilles, le toro change de comportement et devient parado. Grâce à sa technique et à force de volonté, Roca Rey parvient pourtant à l’embarquer des deux côtés avant de conclure dans les cornes par des circulaires et des bilbaínas inversées qui trouvent un grand écho sur les gradins. « Le King » vient d’inventer un toro. Une grosse entière au second assaut pour une oreille. Division d’opinions à l’arrastre.
5°toro – Jorobado (Garcigrande) – 560 kg – 10/21
Le cinquième, commodément armé, se montre peu clair, peu mobile et dangereux. Après avoir failli être surpris dès les statuaires initiales, Roca Rey prend progressivement la mesure de l’animal et lui arrache de bonnes séries droitières. Sur la corne gauche le bicho charge par à-coups et n’autorise qu’un toreo à mi-hauteur. Peu mobile le toro devient dangereux, mais Roca s’en accommode et poursuit sa domination.
Le Péruvien conclut dans son registre habituel, au plus près des cornes. C’est pueblerino, certes, on n’aime ou on n’aime pas, mais c’est spectaculaire et l’impact sur les gradins est considérable. Un estoconazo dans la croix fait tomber, du palco, les deux oreilles, tandis que le Garcigrande récolte une division d’opinions.
David de Miranda
3° toro – Lamparito (Cuvillo) – 572 kg – 01/22
Le beau jabonero de Cuvillo est accueilli par d’excellentes véroniques en tablier. Après deux piques sans intérêt, De Miranda se distingue par un grand quite par gaoneras, conclu par un capoteo d’une main nous rappelant le temps jadis.
Le natif de Trigueros débute au centre par un cartucho de pescao, il construit une faena complète et variée sur les deux bords, devant un toro noble, mais manquant d’étincelle. Lorsque l’animal baisse de ton, le torero insiste et prolonge par une arrucina serrée suivi d’une circulaire liée. Des bernadinas conclue une grande faena dominatrice. Une énorme estocade libère les deux oreilles. Ovation pour le Cuvillo.
6°toro – Ropalarga (Torrealta) – 545 kg – 11/21
L’ultime, est un Torrealta totalement dépourvu d’embestida. Après deux mauvaises piques, De Miranda propose une élégante entame, genou ployé, puis déclenche la musique dès sa première série droitière.
Mais l’animal, sans moteur ni race, avance au pas lorsqu’il daigne avancer. Malgré son insistance, le torero ne peut donner d’éclat à sa faena. Il se fait soulever sans gravité lors des manoletinas finales. Conclusion par pinchazo suivi d’une entière en place lente d’effet. Silence. Sifflets au bicho.
Conclusion
Andrés Roca Rey et David de Miranda quittent donc la Malagueta par la Grande Porte, ajoutant deux sorties triomphales à une feria qui en aura décidément beaucoup accordé. Les six trophées du jour ne sauraient toutefois masquer la pauvreté du bétail proposé.
Mais lorsque les lumières se seront éteintes et les triomphes auront été oubliés, il restera une image : celle d’un homme venant de frôler la mort et défiant celui qui voulait sa peau simplement en s’essuyant le visage avec son mouchoir de soie blanche.
Olivier Castelnau
