El Juli, de l’arène à la ganaderia
El Juli, de l’arène à la ganaderia
Née d’un rêve d’enfant, la ganadería El Freixo s’est construite peu à peu depuis 2003, autour de lignées principalement issues de Daniel Ruiz et de Garcigrande. Avec 350 vaches et 35 toros prévus pour la saison 2027, Julián López Escobar se consacre depuis trois ans pleinement à son élevage qu’il souhaite agrandir avec patience.
Éleveur aujourd’hui, il reste inexorablement torero. Sa réflexion s’appuie sur une expérience de 25 ans au sommet du monde taurin. Dans l’entretien qu’il a accordé à Tertulias, il revient sur son parcours, son quotidien d’éleveur à temps plein, ses aspirations et l’homme qui se révèle enfin derrière le personnage public.

Du personnage public à l’accomplissement personnel
Tertulias : Vous avez été connu très jeune, presque avant d’avoir eu le temps de vous construire une vie en dehors du toro. Qui est donc aujourd’hui Julián López Escobar quand il n’est plus « El Juli » ?
Julián López Escobar : Principalement une personne, avec toutes ses caractéristiques : sa famille, son rôle de père, sa vie quotidienne, ses projets, ses activités professionnelles aussi. Et avant tout, je crois, une personne satisfaite de ce qu’elle a accompli sur le plan professionnel et qui vit pleinement sa vie personnelle.
Tertulias : Avez-vous parfois le sentiment que le personnage public a fini par occuper trop d’espace et qu’il a été compliqué de vous trouver vous-même ?
Julián López Escobar : Oui. Quand vous êtes une personne très influente ou très connue, le personnage dévore souvent une grande partie de votre vie et ne vous laisse pas mener une vie normale. Sur ce plan, j’ai toujours essayé de me tenir un peu à l’écart du personnage d’« El Juli » et de mener une vie avec mes amis, ma famille, mes proches, indépendamment du succès et de tout ce que génère cette profession.
Tertulias : La précocité, que vous a-t-elle apporté et éventuellement enlevé ?
Julián López Escobar : Très logiquement, la précocité m’a permis de réaliser beaucoup de choses dans ma profession, plus tôt que ne le font généralement les autres. J’ai commencé à triompher très jeune et à m’y consacrer à cent pour cent dès l’enfance ou presque. Cela m’a apporté beaucoup de succès, car la précocité suscite chez le public un grand enthousiasme à l’idée de vous voir. Je pense que ce fut une chose très positive. Sur le plan personnel, en revanche, cela vous enlève une grande partie de votre enfance. Vous avez des responsabilités, des projets, un métier particulièrement exigeant et très possessif. Vous ne vivez donc pas une enfance comme celle des autres enfants.
Tertulias : Quand vous repensez à votre carrière, qu’est-ce qui vient en premier à votre mémoire ? Les grandes tardes, les toros, les arènes… ?
Julián López Escobar : La première chose qui apparaît est une vision… abstraite, faite de beaucoup de bonheur. En fin de compte, depuis mon enfance, j’avais une série de rêves et j’ai eu la chance de pouvoir tous les réaliser. Dans l’ensemble, j’éprouve de la satisfaction et je rends grâce à Dieu d’avoir pu vivre la partie magnifique et grande de ce métier. Évidemment, ce n’est pas exempt de moments durs et difficiles, comme les coups de corne, les échecs, l’incompréhension. Mais au premier abord, c’est le bonheur qui me vient.

Tertulias : Existe-t-il une faena qui résume le mieux votre concept ?
Julián López Escobar : Oui, il y en a… pas une seule en particulier, mais plusieurs faenas qui résument ce que j’aime et ce que j’étais comme torero. Ce sont des faenas dans lesquelles je m’épanouissais le plus pleinement, artistiquement et profondément. Quand je parvenais à ce niveau d’émotion extraordinaire. Dans ces faenas-là, oui, je me suis senti pleinement moi-même.
Le retrait des arènes et le détachement du métier
Tertulias : En 2023, vous avez annoncé votre décision de cesser de toréer. Quand cette décision a-t-elle commencé à mûrir ?
Julián López Escobar : J’y pensais depuis deux ou trois ans. En fin de compte, j’étais très esclave de ce que ma profession m’imposait. Le moment était venu de fermer ce chapitre pour continuer à avancer et évoluer en tant que personne. Le personnage passait souvent avant moi. L’exigence était immense. J’avais besoin de clore cette étape pour commencer à être plus maître de mon temps, de mes espaces et de ma personne.
Tertulias : Vous vous sentiez donc encore capable de toréer au plus haut niveau ?
Julián López Escobar : Oui, tout à fait. Je pense avoir pris cette décision à un moment très élevé de ma carrière. Ce n’est pas facile, car c’est évidemment une vie faite de nombreux privilèges, où vous avez beaucoup de succès. Tourner le dos à tout cela n’a rien d’évident. Mais j’estimais que cette étape était désormais terminée.
Tertulias : Qu’avez-vous découvert dans cette nouvelle vie que la vie de torero empêchait réellement ?
Julián López Escobar : Beaucoup de choses. La première est qu’être torero est irremplaçable. Rien ne peut combler la sensation que génère le fait de toréer. Il y a des choses merveilleuses dans la vie, comme le fait d’être père, que je considère peut-être comme la plus merveilleuse de toutes. Mais cela ne remplace pas l’émotion de toréer. Quand vous arrêtez de toréer, vous devez comprendre que cette partie de vous-même, vous ne la retrouverez plus. Cette satisfaction, cette plénitude, ce sentiment… il faut apprendre à vivre avec ce « manque » en tant que personne.
Tertulias : C’est difficile…
Julián López Escobar : Oui, c’est dur. C’est un vrai travail. Ensuite, ce qui m’a coûté beaucoup, c’est par exemple le manque de motivation. Quand vous êtes torero, vous avez toujours une date, une temporada, un engagement qui suscite en vous de l’enthousiasme, de la motivation, de la discipline. Et cette partie-là est peut-être celle qui me manque le plus. Quand vous devenez une personne normale, les choses ne sont plus aussi concrètes, ni à si court terme. Elles sont plus éphémères et s’inscrivent dans une perspective beaucoup plus large.
Tertulias : Mettrez-vous à nouveau le costume de lumières ?
Julián López Escobar : Pour le moment, ce n’est pas dans ma tête. Je n’ai pas le sentiment d’avoir besoin de toréer en ce moment, sur le plan personnel j’entends. Ce n’est pas dans mes projets. On ne peut jamais dire « fontaine, je ne boirai pas de ton eau », mais à l’heure actuelle, non, je n’y pense pas.
La vision du ganadero : à la recherche de son toro idéal
Tertulias : Que recherche aujourd’hui l’éleveur, que recherchait déjà le torero El Juli devant le toro ?
Julián López Escobar : En tant qu’éleveur, c’est très complexe parce que les choses ne se passent pas toujours comme on le souhaite. Ce que je cherche, pour le résumer rapidement et concrètement, c’est qu’avec mon toro, de grandes œuvres puissent être créées et qu’on puisse émouvoir le public. Pour moi, le succès dans l’arène réside dans le torero en tant que protagoniste principal, et je cherche à ce que le torero soit celui qui procure cette satisfaction au public. Evidemment, il lui faut un toro pour pouvoir faire ressentir cette émotion et faire apprécier le spectacle. C’est ce toro-là que je cherche.
Tertulias : Vous avez défini le toro comme ce qu’il y a de plus honnête et de plus vrai.
Julián López Escobar : Oui, tout à fait.

Tertulias : Le fait de devenir éleveur a-t-il changé votre regard sur le toro ?
Julián López Escobar : Non, je cherche le toro que j’aimerais moi-même toréer. Je cherche le toro avec lequel je pourrais être le meilleur torero possible. Je cherche le toro qui me permette de m’exprimer et qui permette aux autres de s’exprimer en tant qu’artistes. Je considère que le toro possède de nombreuses caractéristiques positives, mais pour moi, la plus grande est qu’il vous invite à aller chercher au fond de vous-même des choses que vous ne sortez pas d’ordinaire. Qu’il soit un toro spécial.
Tertulias : Vous avez dit qu’élever un toro est plus difficile que de le toréer.
Julián López Escobar : Oui. C’est plus compliqué. Le toro n’est pas une science exacte et ne répond pas toujours à sa généalogie ni à ce qu’il devrait être. De nombreux facteurs externes interviennent : la manipulation de l’animal, l’alimentation, le stress. Parfois, ces éléments, que le public ne connait pas et n’a d’ailleurs pas à connaitre, influencent le résultat. Ainsi, lorsque vous faites combattre vos toros, vous avez toujours une grande incertitude quant à leur comportement.

Tertulias : Mais avez-vous une idée de la façon dont le toro va sortir d’après ce que vous avez vécu au préalable ?
Julián López Escobar : Oui, j’ai une idée de la façon dont il devrait sortir et de ce que sa génétique devrait donner. Ce n’est pourtant pas toujours ce qu’il se passe. Cela génère donc énormément de doutes, énormément d’insécurité et beaucoup de peur. En réalité, je souffre beaucoup, parce que je comprends que le torero joue sa vie avec mon toro. Le public est venu aux arènes pour voir un torero, et que ce toro peut lui permettre ou ne pas lui permettre de voir ce qu’il est venu voir. C’est une immense responsabilité.
Tertulias : Pensez-vous que le public vient d’abord voir le torero avant le toro ?
Julián López Escobar : Je pense que la tauromachie est un univers très vaste. Il y a des corridas où les gens vont voir le toro, ses difficultés, sa dureté… un profil plus « toriste ». Ensuite, je crois que la majorité du public vient aux arènes pour voir son torero, celui qu’il aime, accomplir ce qui le transporte. Le toro est l’animal qui permet au torero de le faire. J’ai toujours pensé que la tauromachie était l’union entre le toro, le torero et le public. Ces trois facteurs doivent se rejoindre, et c’est là que réside l’émotion. Si l’un d’eux faillit, c’est généralement un échec.



Les choix de sélection et la redéfinition de la bravoure
Tertulias : Pourquoi avoir éliminé les lignes d’origine Paco Ojeda et Las Ramblas ?
Julián López Escobar : Quand j’ai acheté le domaine il y a vingt-trois ans, il y avait quelques vaches, et j’ai développé l’élevage en achetant et en cherchant ce qui me plaisait, ce que je pensais pouvoir obtenir pour façonner le toro que je désire. J’ai donc acheté à différents élevages divers animaux qui me plaisaient et avec lesquels je pensais pouvoir travailler pour faire évoluer la ganadería. Sur ce point, je ne suis lié à rien.
Je cherche le toro que je veux, et là où il faudra aller le chercher, j’irai. Je pense m’en approcher parce que cela fait de nombreuses années que j’y travaille, et j’essaie de le façonner avec ce que j’ai sur place. Mais si un jour j’estime qu’il me manque quelque chose et qu’un toro ou des vaches peuvent m’aider à atteindre mon objectif, je le ferai, au-delà du sang ou de la marque, si l’on peut dire.
Tertulias : Quelle est la qualité la plus importante que vous recherchez lors de la sélection ?
Julián López Escobar : Je recherche beaucoup de caractéristiques positives et j’essaie d’éradiquer certains défauts. Comme qualité positive, je recherche l’humiliation, la profondeur, la flexibilité, le rythme. Je cherche à ce que le toro ait de la continuité et puisse s’enrouler autour du torero. Qu’il soit très profond.
Parmi les défauts à éliminer, le manque d’humiliation, le manque de rythme, le coup de tête intempestif (derrote) et le manque d’engagement me gênent particulièrement. J’aime que le toro s’abandonne, tout comme je considère que le torero doit s’abandonner en piste.

Tertulias : Lors des tentaderos, à quel niveau évaluez-vous le tiers de pique?
Julián López Escobar : Je pense que l’élevage a évolué ces dernières années. Je considère que cette quête de la bravoure se voit davantage, selon moi, dans la durée générale du toro, dans sa façon d’aller jusqu’au bout. Je considère que le tiers de pique est une partie de la corrida, mais qu’il y a bien plus. Pour moi, le tercio de pique à lui seul est incomplet pour évaluer la bravoure. Si après la pique, il n’y a pas une vraie bravoure, une vraie qualité, un vrai fond, de la flexibilité, du rythme et de la classe, cela reste très incomplet.
Tertulias : Peut-on alors parler de bravoure pour un toro au troisième tiers?
Julián López Escobar : Oui. Autrefois, on cherchait un toro qui montrait tout ce qu’il avait très tôt, très vite, dès la sortie ou lors des premiers tiers. On a travaillé pour que le toro ait plus de capacité de lutte jusqu’au bout, plus de fond et plus de durée. Par conséquent, il arrive que les toros mettent un peu plus de temps à révéler leur vraie bravoure et soient moins spectaculaires au premier tiers, mais plus complets au troisième tiers.

Le havre d’El Freixo, la gestion et la passion du cheval
Tertulias : El Freixo est devenu une partie essentielle de votre vie. Que représente pour vous ce domaine et tout ce que vous y avez construit ?
Julián López Escobar : Tout d’abord, mon rêve. Quand j’ai commencé à être torero, mon plus grand désir était de pouvoir être là où je suis aujourd’hui : avoir un domaine, un élevage, des chevaux, ma famille, et partager tout cela avec eux et mes amis. Sur ce plan, je me sens pleinement accompli. Mais la ganadería est une chose où l’objectif n’est jamais définitivement atteint.
C’est-à-dire qu’aujourd’hui vous triomphez, mais le lendemain il faut déjà penser à refaire combattre l’année suivante. Il n’y a jamais de satisfaction totale. Il y a toujours quelque chose de plus, mais actuellement, le sentiment général est d’être là où je veux être, avec la conscience qu’il me reste encore beaucoup de choses à accomplir, notamment avec l’élevage.
Tertulias : Et après avoir vécu toute une carrière au rythme des hôtels, des avions et des arènes, que trouvez-vous aujourd’hui au campo ?
Julián López Escobar : La paix. Une grande tranquillité. Et une chose que j’apprécie énormément : l’anonymat. La simplicité. Le fait d’être une personne comme une autre, ce que je n’arrivais pas à obtenir en tant que torero. Aujourd’hui, dans cette nouvelle vie, j’y parviens.

Tertulias : À quoi ressemble une journée dans la vie de Julián López Escobar aujourd’hui ?
Julián López Escobar : J’ai beaucoup d’occupations. Je me suis consacré à toréer dès mon plus jeune âge. J’ai laissé de côté beaucoup de choses importantes dans la vie d’une personne, comme la préparation académique, la gestion des affaires, les investissements. Aujourd’hui, je le vis sous cette perspective. Avant, le campo était un endroit où j’allais pour profiter, faire ce que j’avais à faire. Maintenant, c’est un travail, une responsabilité, un engagement. J’ai des problèmes à résoudre au quotidien et, au fond, vous devenez le gestionnaire d’une entreprise, tout en vivant votre rêve et votre passion.
Tertulias : Quel serait pour vous le plus grand succès possible en tant qu’éleveur ?
Julián López Escobar : Qu’un torero réalise une faena historique dans une arène emblématique, une arène d’importance majeure comme Séville, Madrid, Nîmes… dans ces arènes où les événements ont un retentissement particulier. Qu’un torero puisse y faire la faena de sa vie.
Tertulias : L’émotion d’un triomphe en tant qu’éleveur est-elle comparable à celle d’un triomphe en tant que torero ?
Julián López Escobar : C’est différent. En tant que torero, vous cherchez à être le protagoniste. Vous cherchez à être le meilleur, à capter toute l’attention, à être reconnu par tous. En tant qu’éleveur, toutes ces sensations dépendent du torero. C’est-à-dire que si le torero ne triomphe pas, pour moi, la sensation ne peut jamais être entière.
Même si le toro a beaucoup plu, il est fondamental pour moi que le torero puisse créer une grande œuvre. Et lorsque le torero crée une grande œuvre, le toro passe généralement au second plan. Les gens sont tellement émus par l’œuvre qu’ils ne donnent parfois pas autant de valeur au toro. Mais cela me procure une grande satisfaction car je n’ai pas besoin de cet éloge en tant qu’éleveur. J’ai besoin de la satisfaction du public, du torero, des gens qui étaient là. Avec cela, je me sens pleinement récompensé et heureux, même sans reconnaissance personnelle.
Tertulias : C’est pour cela qu’ l’an dernier à Dax, vous êtes parti rapidement après la corrida alors que tout le monde vous acclamait à grands cris ?
Julián López Escobar : J’estime avoir créé un toro qui permet le triomphe des toreros. Mais moi, en tant que personne, je n’ai plus ma place à ce moment-là. J’aime vivre cela dans une discrétion totale et laisser le torero et le toro être les seuls protagonistes.

Tertulias : L’acoso y derribo occupe aussi une grande place dans votre vie aujourd’hui. Est-ce une façon de retrouver l’adrénaline de votre vie de torero ?
Julián López Escobar : Il y a une grande part d’adrénaline, mais aussi de discipline, de travail et d’effort. J’aime énormément cela. Cela a toujours été un rêve. Je regardais les vidéos de Belmonte, de Joselito… Je lisais des livres, je voyais que c’était leur passion. Pour moi aussi, ce fut l’un des grands rêves qu’aujourd’hui j’ai pu accomplir avec succès, et surtout — ce qui me rend le plus heureux — le partager avec ma famille.
Mes enfants sont passionnés, ils montent à cheval avec moi et c’est pour moi la plus grande des réussites. J’ai pu atteindre le sommet dans le monde de la garrocha en devenant champion d’Espagne à deux reprises, mais je ne l’échangerai jamais contre le bonheur de galoper et de monter à cheval avec mes enfants.
Tertulias : Et le fait qu’ils ne soient pas toreros eux-mêmes ?
Julián López Escobar : Et qu’ils ne soient pas toreros, oui. En vérité, je ne voulais pas qu’ils soient toreros. Ils sont très passionnés, ils aiment beaucoup la tauromachie, le campo, les animaux. Mais la profession de torero, même dans le meilleur des cas avec du succès, exige de traverser de nombreux moments très difficiles et très durs. Et de manière égoïste, je ne suis pas prêt à vivre ces moments de l’extérieur en voyant mon fils. Je me sentirais capable de les revivre moi-même, mais pour mon fils, je ne préfère pas.
Réflexions sur la tauromachie, la France et l’évolution de l’art
Tertulias : Deux fois champion d’Espagne d’Acoso y Derribo. Recherchez-vous toujours la performance ? Être numéro un est-il toujours un objectif ?
Julián López Escobar : Il y a des moments où les choses matérielles vous nourrissent beaucoup et où vous les cherchez. J’ai été très ambitieux, j’ai eu une grande capacité à obtenir ce que je visais. Mais il n’y a pas que le résultat. Je crois que le plus satisfaisant quand on atteint une chose aussi grande que d’être une « figura », c’est la satisfaction intérieure : se sentir accompli.
Bien souvent, le succès n’est pas lié à la satisfaction. Et je le sais par expérience, car il y a eu énormément de jours où j’ai triomphé sans éprouver de satisfaction. Je préfère donc chercher la satisfaction, la plénitude, et laisser cela amener les grands résultats.
Tertulias : Vous sentez-vous plus proche du toro ou du cheval aujourd’hui ?
Julián López Escobar : Des deux. Je ne peux pas choisir. C’est comme choisir entre son père et sa mère… Ce sont mes deux grands animaux, mes deux grandes passions, et j’ai la chance qu’ils soient absolument compatibles.
Tertulias : Êtes-vous devenu un simple aficionado aujourd’hui ? Aimez-vous aller voir des spectacles ?
Julián López Escobar : J’aime cela, j’y prends beaucoup de plaisir et j’ai beaucoup appris. Quand vous êtes torero, vous vivez la tauromachie conditionné par votre situation, vos inquiétudes, votre succès. Quand vous la voyez de l’extérieur, vous avez une liberté de juger et de savourer bien plus grande. Le regard est beaucoup plus complexe.
Depuis le callejón, la corrida se voit d’une certaine façon. Vous parlez avec le torero d’à côté, avec le banderillero qui travaille pour vous, avec votre apoderado. Tout ce regard est toujours très conditionné par vous-même, par le besoin de vous sentir bien, par le fait de vous rassurer. Quand vous la voyez depuis les gradins, vous vous rendez compte que la tauromachie est bien plus complexe.

Le public, l’aficionado qui n’a pas nécessairement à tout savoir sur les taureaux, a une capacité immense à vibrer, à ressentir, à savourer ce que le torero exprime artistiquement. Et cela va de sa manière de toréer jusqu’à sa façon de marcher, de s’habiller, de regarder… Le bonheur qu’il transmet. Je me suis rendu compte depuis les gradins que nous, les toreros, ne sommes pas pleinement conscients de ce que nous transmettons en piste.
Par exemple, ce serait, dans un cas hypothétique, très enrichissant que nous puissions nous voir nous-mêmes depuis les gradins. Nous apprendrions et comprendrions beaucoup mieux pourquoi les gens réagissent d’une façon ou d’une autre. C’est impossible, bien sûr. Mais je veux dire : se voir d’en haut, regarder une corrida à côté de quelqu’un qui n’y connaît rien, vivre l’émotion transmise, observer la façon dont les gens vous regardent, les avis des uns et des autres… Il y a beaucoup de choses dont on ne se rend pas compte tant qu’on est totalement concentré sur la corrida.
Tertulias : La corrida doit-elle évoluer pour continuer d’exister ? Et jusqu’où peut-elle évoluer ?
Julián López Escobar : Je crois que cette question a historiquement toujours accompagné l’évolution de la tauromachie. J’entendais déjà ce commentaire il y a vingt ans, quand je débutais : où va le toreo ? Sur quoi peut-on progresser ? Et après vingt ans, je me rends compte qu’elle a énormément évolué. Je pense donc qu’il y a toujours du chemin à faire. Parfois c’est un torero qui le propose, parfois c’est un élevage, une manière de charger du toro, parfois c’est le public avec ses goûts qui décide.
Sincèrement, je crois qu’il reste une marge d’évolution immense dans la façon de toréer et dans la façon d’élever les toros. Et puis il reste beaucoup à faire dans la manière de transmettre la tauromachie, de la communiquer, de moderniser le spectacle auprès des jeunes… Avec certaines avancées de la modernité qui vont s’adapter et s’intégrer à la tauromachie. Je pense qu’il y a toujours plus à accomplir.
Tertulias : Si nous parlons un peu de la France, que représente-t-elle dans votre vie ?
Julián López Escobar : La France a été une seconde maison pour moi depuis que j’y ai pris l’alternative et que j’y ai fait mes premiers pas en tant que matador de toros. J’ai suivi son évolution. Je trouve que la France possède des atouts considérables pour la tauromachie. Il y a une manière d’organiser les corridas, de les gérer, qui me semble fondamentale.
Toutes ces arènes qui ont leurs commissions taurines, qui prennent soin du spectacle et du public. Cela me paraît très positif. Je considère que c’est une afición extrêmement cultivée, érudite, qui sait ce qu’elle veut voir et qui porte un regard très profond sur les toreros et les élevages.
Tertulias : Y a-t-il une arène en particulier qui vous tient le plus à cœur ?
Julián López Escobar : C’est toujours délicat parce qu’on risque d’offenser les autres. Il est évident que Nîmes a eu un poids immense dans ma carrière, depuis mon alternative jusqu’à mes adieux. J’y ai vécu des moments inoubliables et cela a été l’une de mes arènes de prédilection.

Rêves, transmission et leçons de vie
Tertulias : Reste-t-il encore des rêves professionnels ?
Julián López Escobar : Sur le plan matériel, non. Cela peut paraître prétentieux alors que je ne le suis pas — je suis plutôt très humble —, mais je n’ai plus rien à accomplir sur le plan matériel en termes de nombre d’oreilles, de corridas ou d’argent… Toutes ces choses ne me nourrissent plus et, très sincèrement, ne me préoccupent pas.
En revanche, lorsque j’ai le désir de toréer, je sens que je pourrais être bien meilleur, donner davantage, évoluer dans mon toreo, réaliser de meilleures faenas. Cela, oui, je le ressens. Il reste toujours ce désir de mieux faire. Le torero est un artiste condamné à un sentiment d’insatisfaction permanente.
Tertulias : Vous avez aussi envie de transmettre votre expérience aux jeunes toreros à travers l’école taurine. Devenir apoderado ne vous intéresserait pas ?
Julián López Escobar : Cela pourrait être le cas. Il faudrait que ce soit une chose très particulière et à un moment spécial ; un torero qui me déclencherait une émotion immense. J’imagine que c’est quelque chose qui doit venir naturellement. Je ne le vois pas comme un projet planifié. Je ne le cherche pas, mais c’est un rôle que j’aime et que je trouve important, et qui sait si un jour cela ne deviendra pas une activité à laquelle je me consacrerai.
Tertulias : Si un jeune vous demande aujourd’hui : « Maestro, comment devient-on torero ? »
Julián López Escobar : Être torero est peut-être l’un des métiers les plus difficiles au monde, parce que l’effort, l’envie, le dévouement et le courage ne garantissent jamais le succès. Il y a beaucoup de toreros qui font tout pour devenir des « figuras » et qui ne le deviennent pas. Pour moi, il y a une chose fondamentale pour devenir une figura del toreo : avoir un talent spécial.
Les figuras ont un quelque chose en plus. Je ne sais pas exactement ce que c’est, mais je sais qu’il y a un élément qui fait qu’une figura est au-dessus des autres toreros — des toreros qui s’entraînent pourtant tout autant, se donnent tout autant, ont la même rigueur et les mêmes connaissances. Mais je ne sais pas pourquoi, lorsque la figura entre en piste, elle dégage une aura d’artiste. Ils sont sur un autre échelon.
Tertulias : Comment aimeriez-vous que l’on se souvienne de vous ?
Julián López Escobar : Surtout comme de quelqu’un de passionné, de vocationnel, d’engagé envers sa profession et son évolution, avec une touche d’artiste, dans le sens où j’ai vécu ce métier avec énormément de sentiment et d’émotion. Et en espérant la bienveillance du public, car nous sommes exposés à tellement d’après-midis, bonnes ou mauvaises, que nous souhaitons naturellement être jugés sur nos grands jours plutôt que sur nos échecs.
Tertulias : Y a-t-il eu des jours où vous êtes entré en piste sans envie de toréer ?
Julián López Escobar : Oui, bien souvent. Pour toréer à cent pour cent, il faut être très enthousiaste, très motivé, très concentré. L’économie de la corrida est construite de telle sorte que les toreros doivent beaucoup toréer. Mais je crois que pour la plénitude artistique, cela devrait être différent. Cela devrait être moins exigeant en quantité. Cela devrait reposer davantage sur le fait de toréer parce qu’on a un message à faire passer, une motivation particulière.
Le marché impose d’aller dans toutes les ferias, de toréer un certain nombre de corridas, de se présenter dans toutes les arènes, et logiquement, il y a des jours où le corps n’est pas à cent pour cent — ce sont les jours où il est le plus difficile d’être torero. Et souvent, les choses basculent : vous entrez en piste sans vous sentir dedans, puis au fil de la corrida, vous commencez à trouver l’inspiration. Souvent, de grandes faenas sont nées de ces jours-là.
Tertulias : Si vous pouviez parler aujourd’hui au jeune homme de quinze ans qui prenait l’alternative à Nîmes, que lui diriez-vous ?
Julián López Escobar : De profiter davantage de la vie. De ne pas se laisser submerger par la responsabilité. De se battre pour ce qu’il ressent, au-delà du succès, et de travailler son être intérieur, sa satisfaction personnelle, qui est le plus important. C’est quelque chose qu’on perd facilement. La profession vous entraîne là-dedans. Elle vous pousse à beaucoup regarder vers l’extérieur, vers les autres.

Très vite, vous êtes entouré de gens qui gèrent votre carrière, qui vous disent ce qu’il faut faire. Vous n’êtes pas préparé mentalement à prendre certaines décisions et, logiquement, vous faites confiance aux personnes à vos côtés. Mais au fond de vous, il y a toujours une petite voix qui vous dit ce qui est bien et ce qui ne l’est pas. Parfois, nous devrions davantage l’écouter.
Tertulias : Oui… quand on voit votre première saison complète, à 16 ans, avec 134 corridas de toros…
Julián López Escobar : C’est un exploit historique, un accomplissement immense, mais je ne le referais jamais.
Tertulias : Et personne ne pourrait plus le faire aujourd’hui, d’ailleurs.
Julián López Escobar : C’est devenu difficile, car la tauromachie a changé. Toréer devient autre chose. Ce n’est plus un événement exceptionnel, extraordinaire : cela devient une routine, presque un travail ordinaire. Et cela enlève beaucoup de perspective artistique et émotionnelle à la tauromachie.
Tertulias : Pour conclure, si vous deviez résumer votre vie jusqu’à aujourd’hui en trois mots — un pour l’homme, un pour le torero, un pour l’éleveur…
Julián López Escobar : En trois mots ? Eh bien, je dirais… Pour le torero : Ambitieux ou Capable, extrêmement capable ; pour l’homme : Combatif ; et pour l’éleveur : Inquiet (toujours en quête d’amélioration).
Tertulias : Merci beaucoup.
Julián López Escobar : Je vous en prie. Ce n’est pas facile de répondre ainsi du tac au tac,…
De l’enfant prodige à l’homme devenu maître de son propre destin ; après avoir atteint les sommets de la gloire, Julian Lopez Escobar a choisi la sérénité du campo, sans rien perdre de sa combativité, de son exigence passionnée. L’éleveur est en quête d’absolu au domaine d’El Freixo.
Propos receuillis par Fanny Lucasson.

beau portrait d’un homme apaisé.
conscient de ses forces et de ses faiblesses.
et quel parcours!!
joli coup que cette interview.bien vu terulias!
j’ai lu et ressenti avec bcp de vérité l’intégralité de cet échange avec « El Juli ». Au fond,je ne m’attendais qu’à ces mots empreints de sincérité avec ce Maestro qui recherche SON accomplissement absolu d’homme auprès des toros bravos.
Effectivement un Torero simple a l’idéal de trouver le Toro qui sera son rêve ? Quand tu es éleveur c’est le compromis entre le Torero et le Toro pour une faena exceptionnelle ….
Donc Suerte Ganadero …………………
Patrick Delpérié
bon…un elevage parallele avec autre chose que du domecq…
allez julian,tu as bien assez de sous pour te le permettre!