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La pique vue par un picador

La pique vue par un picador. Suite de notre entretien avec Laurent Langlois. Nous avons évoqué avec lui la « suerte de picar ». Cheval, palo et toro, un tryptique qu’il faut arriver à bien gérer. Au-delà des « croyances » de l’aficionado sur ce tercio si fondamental et si particulier dans la lidia d’un toro brave, quoi de mieux qu’un varilarguero pour nous en parler.

Tertulias : « Pour citer le toro les toreros se croisent, qu’en est-il pour le piquero? »

Laurent Langlois : « C’est comme avec la muleta. Il faut « traverser » sur le piton pour aller chercher le toro. En se mettant sur l’œil contraire, la bête va venir plus facilement.

En tienta, ou avec un toro, quand je me croise, je le fais sur une parallèle jamais sur le trajet. Je vais chercher le moment où la charge va se déclencher. Par contre, je m’arrête au moment où si je fais un pas de plus, le toro va venir à coup sûr mais ce n’est pas l’intérêt. Mon but est d’obliger l’animal à venir pour qu’il montre son envie. Je me croise sur des appuyés, tête en avant et le cheval se déplace latéralement jusqu’à trouver le déclencheur.

Quand je l’ai trouvé, je reviens en arrière et attaque sur un pas plus près. Je ne vais jamais essayer, sauf si j’ai affaire à un(e) manso(a), de l’attaquer sur son terrain. Je trouve que c’est plus intéressant et tu peux faire un peu de jeu avec le cheval. »

Tertulias : « Comment réagit le toro ? »

Laurent Langlois : «Quand c’est moi qui commande, il ne vient pas de la même manière que quand il prend l’initiative de la charge. Il vient avec un peu plus de forces parce qu’il est plus en colère. C’est ce que m’a appris Richard Milian. Pour lui, ce qui rend l’acte difficile, le rend plus joli. C’est aussi plus dangereux. Si on vient sur le terrain de l’animal il va venir droit. Si on l’oblige, il vient avec plus de forces et en zigzagant, ce qui rend plus difficile de mettre le puyazo au bon endroit.

C’est plus difficile de l’attraper mais quand il te vient dessus c’est plus spectaculaire. D’autres piqueros vont directement dans le terrain des toros. Ils font du spectacle mais ils ne sont jamais à contrario du toro. »

Tertulias : « Est-ce que les toreros te laissent faire ? »

Laurent Langlois : « Oui, ils me laissent faire. Pour ma part je n’adapte pas mes piques en fonction de l’encaste du toro mais à son comportement quand il sort en piste. Par exemple, j’attaque plus les toros qui ont tendance à freiner ou à ne pas se livrer. Donc, ceux qui me connaissent bien, me laissent faire car en piquant comme cela, ils ont des éléments sur ce que sera son comportement dans la muleta. Ils peuvent voir s’il faut l’agresser sur son terrain systématiquement ou non. La pique est déterminante pour beaucoup de choses. Un toro vient au cheval comme il vient à la muleta. Les banderilleros prennent aussi des informations notamment la tendance à couper du toro. S’il vient te chercher devant ou derrière, il fera la même chose au second tercio. Les banderilleros pourront anticiper et adapter leur manière de poser les palos. »

Tertulias : « Comment cela se passe au niveau du maniement du cheval ? »

Laurent Langlois : « Il y a des chevaux que tu subis. Tu ne t’entends pas avec tous les chevaux. Quand tu es au patio, tu te mets avec et tu vois ce que tu peux faire avec. Après les chevaux de Bonijol, Heyral je sais comment travailler avec. Le plus dur, c’est en Espagne, même si aujourd’hui, je commence à connaître les chevaux des différentes cavaleries qui sortent en corridas. En novilladas, c’est différent car la plupart du temps ce sont des chevaux neufs. Sinon, on se donne des informations entre piqueros. »

Tertulias : « Y-a -t-il des différences entre les cavaleries françaises et espagnoles ? »

Laurent Langlois : « De moins en moins. Quand j’ai démarré, les chevaux espagnols ne se bougeaient pas. Les choses ont évolué et tant mieux. Les chevaux sont plus dressés. En Espagne, il y a aussi de très bonnes cavaleries. Il y en a trois ou quatre qui tiennent la route. »

Tertulias : « Comment sont attribués les chevaux ? »

Laurent Langlois : « Cela se fait à l’ancienneté. Les anciens choisissent en premier. Personnellement, je choisis toujours les chevaux neufs même en Espagne. Ils permettent de faire plus de spectacle car ils bougent plus. J’ai besoin de chevaux nerveux. »

Tertulias : « Qu’est-ce que cela apporte à un piquero d’être un cavalier ? »

Laurent Langlois : « En fait li faut être cavalier « façon » picador. J’ai eu beaucoup de mal à m’adapter. J’étais habitué à monter en me servant des deux mains et des deux jambes. Quand on monte un cheval de picador, tu montes avec une main et une jambe. J’ai eu du mal à me faire à ce concept d’équitation. Le cheval avec l’épaisseur du peto ne sent pas la jambe droite et dans la main droite tu as le palo. Au départ cela m’a beaucoup déstabilisé. Par contre je pense que, grâce à ma formation initiale, j’ai plus d’assise, d’assiette sur ma selle. Je le vois bien quand je dresse de jeunes chevaux. Grâce à cela, je vais moins décoller ou me faire éjecter.

Ceux qui apprennent à monter sur des chevaux de piques, n’ont pas cette problématique mais ils ont moins de facilité quand il y a des chevaux qui demandent plus d’équitation.  J’ai mis deux ans pour m’adapter. Le problème était que je m’entraînais sur mes chevaux qui étaient des chevaux de selle avec une selle classique. Quand j’ai commencé à dresser des chevaux de piques cela a été plus simple. »

Tertulias : « Comment prépares-tu ces chevaux de piques ? »

Laurent Langlois : « Je prépare beaucoup de chevaux jeunes. Et je m’entraîne à la maison. Je prépare des chevaux pour des cuadras et des élevages. J’en ai vendu en Espagne. Je travaille sur des commandes et je dois préparer le cheval pour qu’il aille aussi bien pour manipuler les toros et vaches que les tienter. Je les prépare comme des chevaux classiques puis on lui met l’équipement pour le spécialiser.

Un cheval pour être bon à la pique doit avoir du caractère, quasiment un sale caractère. Il doit comprendre vite les choses. Il ne doit jamais refuser d’aller en avant. Un animal qui accepte beaucoup de choses sera plus facile à mener à la pique. »

Tertulias : « Les chevaux évoluent-ils au cours de leur carrière ? »

Laurent Langlois : « Ils évoluent soit en bon soit en mauvais. Certains finissent par ne plus vouloir voir les toros et leur carrière s’arrête. D’autres vont à mas. Parfois ils se reprennent. S’ils sont trop légers ou mal préparés et qu’ils sont mis trop tôt dans l’arène, ils ne durent pas. Je préfère monter des mâles que des femelles car ils sont beaucoup plus réguliers et refusent moins. »

Tertulias : «Le picador est le mal aimé de l’arène, comment tu gères cela ?

Laurent Langlois : « J’aime, car cela m’oblige à bien faire. Je veux montrer que les préjugés n’ont pas lieu d’être.  Je veux prouver que tu peux être picador et faire un joli travail propre et professionnel. J’essaie de faire changer le point de vue du public. »

Tertulias : « As-tu senti une évolution dans la perception qu’a le public du rôle du picador ? »

Laurent Langlois : « Oui, cela a bougé. Il y a des gens qui commencent à s’y intéresser. Le seul problème, je vais être dur en disant cela, c’est que les gens ne sont pas suffisamment avisés. En fait, il y a beaucoup trop de connaisseurs qui ne connaissent pas. Ils manquent d’éducation quant au tercio de piques. L’aficionado ne va pas chercher à comprendre le pourquoi du comment. On va dire « Il est mauvais, c’est un assassin ! », mais on ne va pas chercher à comprendre. A Saint Perdon, je loupe le toro. Je me suis fait traiter de mauvais. Les gens n’ont pas compris qu’au moment où j’ai sorti mon palo, le cheval s’est arrêté. Il me fallait deux pas de plus et le cheval ne me les a pas donnés.

Comme le cheval s’est arrêté, le toro m’est venu par devant. Le cheval s’est mis au refus dès que j’ai sorti le palo, et il s’est mis aussi en retrait. Sur le cheval tu fais la bascule. Le toro, lui réfléchit très vite, ne vient pas au bon endroit et je n’ai pas pu l’attraper. La majorité du public n’a pas vu le problème et m’a sifflé. C’est vexant parce que je n’y pouvais rien. On te reproche trop souvent les mauvais moments et on oublie un peu trop vite les bons. »

Tertulias : « Comment piques-tu les toros faibles? »

Laurent Langlois : « Je ne fais pas de piques légères. Pour moi un toro qu’il soit faible ou pas, il faut qu’il soit piqué. Le toro, s’il est faible, c’est avant d’entrer en piste, ce n’est pas à cause de la pique. Il ne faut pas réduire le tercio de piques. Par expérience, j’ai pu constater que plus le toro est piqué, plus il fonctionne. Cela peut paraître contradictoire. J’ai piqué la novillada de Malabat à Saint Sever. Je pique un toro léger, je lui mets deux puyazos appuyés. Le ganadero n’était pas d’accord. Je lui ai dit de me faire confiance et le seul novillo qui a fonctionné de la course, c’est celui-là. Plus tu piques les toros plus ils se libèrent, plus ils se décongestionnent et plus le toro est facile à toréer. 

Il faut que les toros soient piqués et qu’ils saignent. Un Pedraza faible et peu piqué, il ne fonctionne pas. Les Pedraza ce sont des toros qu’il faut châtier sinon ils sont intenables. Chez Jean-Louis Darré, les meilleurs toros au campo sont ceux qui ont pris trois ou quatre piques. Cette année (2023), celui de Riscle n’a pris qu’une pique et le torero n’a rien pu faire avec. Jamais le toro ne s’est livré, il est resté sur la retenue.

Demain tu enlèves le picador, même avec des toros faibles, ce sera une catastrophe. Dans ces conditions, il n’y a plus un torero capable de les toréer. »

Tertulias : « Et les toros qui ne s’emploient pas ?  »

Laurent Langlois : « C’est un problème. Il faut les coincer et insister pour les piquer. Ce n’est pas joli mais il faut le faire. Quand c’est comme ça, tu ouvres ton cheval et tu te laisses un peu déborder. Le toro remet les reins et tu masques le peu d’emploi du toro. Tu lui redonnes de l’oxygène et tu le remets en mouvement. Pour qu’une pique soit efficace, il faut que le toro s’emploie un minimum. »

Tertulias : « Y’a t’il des différences entre France et Espagne?  »

Laurent Langlois : « Aujourd’hui en France, on réduit la puya. En Espagne, on continue avec les mêmes qu’avant. Les piques espagnoles sont-elles meilleures que les piques françaises? Ce qui est important, c’est le dosage et la manière de piquer. Le grand public ne veut plus voir les toros être piqués. Aujourd’hui dans la fourgonnette, tu as des toreros qui te disent de mettre le paquet sur la première rencontre et en piste ils font tout pour que cela dure parce que le public ne veut pas d’une seconde rencontre.

Il y a quand même un paradoxe. A Arnedo, j’ai gagné le prix avec le novillo d’Escolar Gil. C’était un tio. Je lui mis deux très gros puyazos et j’ai été ovationné comme jamais un piquero ne l’a été à Arnedo. Le tercio a été spectaculaire et le public a réagi parce qu’il s’est passé quelque chose. Il s’est passé la même chose à Peralta. J’en met une à la porte car le toro me vient dessus très fort et sinon il m’aurait envoyé dans le patio de caballos. Personne n’a râlé. »

Tertulias : « Pour toi, à quoi sert le tercio de piques ?  »

Laurent Langlois : « « Un toro, le matin tu le mets dans les corrales de la ganaderia. Puuis il part dans un camion dans lequel il voyage jusqu’à douze heures. Il reste trois jours dans les corrales des arènes. Il rentre ensuite dans un chiquero et pour finir en piste.  De la totale liberté avec laquelle il a vécu pendant plusieurs années, le toro subit toutes ces contraintes en cinq jours. Il est forcément stressé et congestionné.

La pique sert à le libérer. Pas à lui rendre leur liberté, mais elle sert à lui enlever tout ce stress. Je me suis fait mon point de vue, parce que cela me passionne, en échangeant avec les gens au campo, et en observant les toros en liberté et en piste. Pour moi la pique n’est pas là pour affaiblir le toro, elle est là pour l’arranger. »

Tertulias : « Au final, c’est quoi une bonne pique ?   »

Laurent Langlois : « Il y a plein d’éléments qui entrent en compte que les spectateurs ne connaissent pas. Plus que de faire charger le toro, il faut le piquer car la bravoure c’est là qu’elle s’évalue. Le toro doit saigner et continuer à saigner lors de la lidia. Si le sang coagule cela créé un hémorragie en interne.

Souvent tu vois des toros qui se bloquent, se replient sur eux même. Je suis persuadé, et c’est le fruit de mes observations qu’il’ y a un hématome interne très génant pour le toro. Un bon puyazo doit couler jusqu’à l’épée et le toro ne s’arrête pas. Saigner ce n’est pas le but mais la conséquence d’une bonne pique. J’ai observé qu’un toro bien piqué, avant ou après les banderilles, urine. S’il urine, c’est qu’il est bien piqué et qu’il peut se libérer. Dans le cas contraire, s’il est mal piqué, il n’urine pas. Il se réserve. »

Tertulias : « Comment faire comprendre tout cela aux aficionados ?  »

Laurent Langlois : « J’aimerais organiser quelques journées de partage avec des groupes et leur transmettre toutes ces observations. Je me dis que je n’ai pas rempli complètement mon rôle.  Aujourd’hui j’ai envie d’expliquer, faire comprendre mon travail. De faire comprendre le pourquoi, le comment je l’ai fait et à quoi il sert réellement.  J’aimerais aux arènes, le jour des courses faire un petit atelier et expliquer aux aficionados tout cela. Ils pourront voir la course et le tercio de piques d’une manière différente.

Les picadors sont les mal aimés mais en expliquant ce que nous faisons nous pourrions être les bien aimés ou au moins être compris.  Et c’est vrai pour tous les actes et les acteurs de la corrida. »

Propos recueillis par Philippe Latour et Thierry Reboul

3 réflexions sur “La pique vue par un picador

  • Fernay Frederique

    Merci pour ces commentaires très intéressants, on ne parle pas de bravoure du toro sur le tertio de piques, c est volontaire …..
    Cordialement

    Répondre
    • bonjour Frédérique
      l’article est centré sur la vision et la technique du picador quelle que soit le niveau de bravoure du toro.
      Thierry Reboul

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  • Passionnant ! Toute ma vie d’aficionado s’est centrée sur les deux premiers tercios et je croyais en savoir énormément après quelques 30 années…et bien Laurent Langlois avec son approche « scientifique » m’apprend énormément de choses

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