Victor Clauzel : « dans l’arène, je me sens libre »
Victor Clauzel : « dans l’arène, je me sens libre »
Né aux Saintes-Maries-de-la-Mer, au cœur de la Camargue taurine, Victor Clauzel a grandi dans un environnement où le toro faisait partie du quotidien.
Aujourd’hui novillero, il poursuit son chemin avec une approche singulière, façonnée par la proximité avec l’animal. Loin des parcours traditionnels des écoles taurines, il s’entraîne principalement aux côtés de son père, qui lui a transmis une vision très instinctive et respectueuse du toro.
Entre études et entraînement, Victor Clauzel construit patiemment sa tauromachie. Dans cet entretien accordé à Tertulias, il revient sur ses origines, son apprentissage, sa relation avec le toro et les défis qui se dressent devant un jeune torero français aujourd’hui.

Tertulias : Comment es-tu venu à la tauromachie ?
Victor Clauzel : Tout simplement par le lien familial. Mon père élevait des taureaux de Camargue et, depuis toujours, il était passionné par la tauromachie espagnole. Il a rencontré Antonio Corbacho — qui fut notamment l’apoderado de José Tomás et d’Alejandro Talavante — et qui a été un peu comme un père spirituel pour lui.
À partir de là, il s’est beaucoup investi dans ce milieu. Il a même apodéré Thomas Joubert en 2009, l’année où celui-ci a coupé une oreille à Madrid et triomphé deux fois à Séville. Mais cette aventure n’a pas duré : mon père s’est finalement retiré, un peu dégoûté du système, notamment à cause des grandes maisons d’apoderamiento qui arrivent très vite dès qu’un jeune torero montre de la qualité.
Comme il était très ami avec Antonio Corbacho, j’ai grandi en voyant passer beaucoup de toreros à la maison, aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Corbacho envoyait parfois des matadors se reposer chez nous après une blessure. Je me souviens notamment d’Alejandro Talavante venant prendre « l’air de la Camargue » pour se ressourcer.
Avec mes yeux d’enfant, je ne voyais pas pourquoi je ne pourrais pas être comme eux.
Un jour, le torero mexicain Arturo Macías est venu se remettre d’un coup de corne. Il est resté trois jours à la maison. Peu de temps après, à Barcelone, il a brindé le toro à mon papa, alors qu’il ne le connaissait que depuis très peu de temps. Cela m’a profondément marqué.
C’est finalement tout naturellement que je suis entré dans ce monde.

La naissance de la vocation
Tertulias : À quel moment as-tu compris que le toreo serait plus qu’une passion ?
Victor Clauzel : Cela a toujours été une passion. J’ai des photos de moi tout petit en train de toréer. Je me souviens même que, dans la salle de bain, je toréais avec une serviette.
Le moment décisif est arrivé quand mon père s’est séparé de son élevage. J’avais grandi avec le toro, dans le campo. Être à cheval, voir l’animal évoluer librement… C’était là que je me sentais le mieux.
Quand l’ élevage a disparu, j’ai ressenti un manque profond. J’avais douze ans. J’avais déjà toréé quelques vaches, mais sans grande conviction. Et là, l’envie de toréer est devenue irrépressible.
Mon père a voulu voir si j’en étais capable. Il m’a enfermé des toros Camargue d’un ami et m’a laissé seul face à eux. Sans technique, sans expérience. J’ai toréé comme j’ai pu. Je me suis fait attraper plusieurs fois, mais je me suis débrouillé. À partir de là, il a compris que c’était sérieux. Il m’a dit qu’il m’aiderait, mais qu’il préférait m’envoyer dans une école taurine pour l’apprentissage technique.
Le regard du père
Tertulias : Comment ton père a-t-il vécu ton choix de devenir torero ?
Victor Clauzel : C’est quelqu’un qui garde beaucoup de choses pour lui. Cet hiver, par exemple, j’ai compris qu’il avait été affecté par le fait que nous n’ayons pas trouvé d’apoderado. Je l’ai vu sur son visage, mais il ne m’en a rien dit.
Je sais que ce n’est pas toujours facile pour lui. Il connaît les risques de ce métier. Mais en même temps, je crois qu’il est heureux de me voir m’épanouir. Ce qu’il me répète toujours, c’est de toréer pour moi. Quand tu es face à un toro, tu ne peux toréer ni pour le public ni pour ta famille. Tu dois toréer pour toi.

Tertulias : Comment s’est déroulé ton apprentissage en école taurine ?
Victor Clauzel : J’ai passé six mois au CFT où j’ai appris les bases. Mais je ne m’y suis pas vraiment épanoui. Pour continuer, il aurait fallu prendre de la distance avec mon père sur le plan taurin, et cela ne me convenait pas. Nous avons donc décidé de continuer ensemble. C’est lui qui m’entraîne et qui m’aide encore aujourd’hui. Entre temps je suis passé lors de la deuxième année de sans picadors par l’école taurine du pays d’Arles qui m’a qui m’a aidé et encouragé ! J’en suis très reconnaissant.
Nous cherchons bien sûr quelqu’un qui pourrait m’apodérer, quelqu’un qui puisse m’aider à continuer à apprendre et à construire ma tauromachie.
Tertulias : Comment t’entraînes-tu aujourd’hui ?
Victor Clauzel : Au début, j’ai beaucoup travaillé seul. Ce qui était difficile, ce n’était pas de quitter la structure du CFT, mais de quitter l’ambiance d’école taurine : cette sorte de famille où l’on se retrouve pour toréer, pour discuter, pour s’amuser.
Quand on s’entraîne seul, avec une cape, les journées peuvent sembler longues. Mais pour moi, ce n’était pas un loisir. C’était déjà une vocation.
Mon père m’apporte surtout la connaissance du toro. Il « pense » le toro. Beaucoup disent qu’il n’a jamais été torero, mais tout ce que je sais aujourd’hui, je le lui dois.
La compréhension du toro
Tertulias : Comment analyses-tu le toro ?
Victor Clauzel : L’analyse du toro doit être instinctive. J’aime énormément marcher au campo. J’ai besoin de cette proximité avec l’animal, qu’il soit camarguais ou espagnol.
Avec mon père, nous allions parfois nous coucher au milieu d’un pré. Par curiosité, les toros s’approchaient. Il me disait : « Fais un pas… si tu en fais deux, ils partiront… ou bien l’un d’eux te fera comprendre que tu es chez lui. ». C’est ainsi que j’ai appris à comprendre l’animal.
Mon père m’a aussi appris la douceur. Si tu entres chez quelqu’un en lui donnant une claque, il se défendra. Si tu frappes à la porte avec respect, le dialogue peut s’instaurer. Le toro t’élève. Tu grandis grâce à lui, pas à son détriment.
Tertulias : Le toro est-il un ami ou un ennemi ?
Victor Clauzel : Ni l’un ni l’autre. C’est un animal. Mais si l’on arrive à créer une complicité avec lui dans l’arène, cela devient quelque chose d’exceptionnel.
Être torero en France
Tertulias : Est-ce une singularité de vouloir être torero en France aujourd’hui ?
Victor Clauzel : Je ne me sens pas différent. Je me sens libre. Je fais des études en BTS commerce. Mais il est vrai que, parfois, mon esprit est ailleurs… je pense beaucoup au toro. Quand j’entre dans des arènes comme Arles ou Nîmes, chargées d’histoire, je ressens quelque chose de très fort. Il y a peu d’endroits dans le monde où l’on peut ressentir une telle liberté.
Tertulias : Comment arrives-tu à concilier études et préparation taurine ?
Victor Clauzel : Ce n’est pas simple. Je vais à l’école le lundi et le mardi. Le reste du temps, je devrais normalement être en entreprise, mais j’ai un arrangement avec l’établissement.
Quand je suis à l’école, j’essaie de m’y consacrer pleinement. C’est une forme d’échappatoire par rapport au monde du toro. Mais dès que je rentre chez moi, je m’entraîne. En quelque sorte mon week-end, ce sont ces deux jours à l’école où mon esprit est occupé à autre chose. Ce n’est pas un repos mais une porte ouverte sur un autre monde.
La construction d’une tauromachie
Tertulias : Avec qui t’entraînes-tu aujourd’hui ?
Victor Clauzel : Je reviens justement de quinze jours en Espagne chez Samuel Navalón, avec qui je suis très ami. Je m’entraîne aussi beaucoup avec Andy Younes, ainsi qu’avec d’autres toreros français et certains banderilleros. Mais j’aime aussi m’entraîner seul. Parce que, dans l’arène, on est seul.
Tertulias : Cherches-tu à construire ton propre concept de tauromachie ?
Victor Clauzel : Oui, mais sans me fermer. J’essaie de ne pas m’entraîner trop longtemps avec la même personne. J’ai besoin de chercher, d’expérimenter. Mon père ne m’impose rien. Il me laisse trouver ma posture, mon équilibre.
Bien sûr, si je dois toréer un encaste particulier — comme Santa Coloma par exemple — je regarde des vidéos pour comprendre ce qu’il faut faire… ou ne pas faire. Mais au final, quand le toro sort, tout est différent. Quand le toro sort, je le redis, c’est une liberté. Personne va t’empêcher de faire ce que tu veux. Et c’est là où c’est beau.
Tertulias : Pour toi, toréer, est-ce imposer son concept ou s’adapter au toro ?
Victor Clauzel : Les deux. Au début, il faut s’adapter. Ensuite, essayer d’imposer sa tauromachie, de ralentir l’animal, de l’adoucir. J’aime toréer passe par passe, en cherchant la proximité et en essayant presque d’arrêter le toro entre chaque muletazo même et surtout s’il possède beaucoup de mobilité parce que c’est le plus difficile.
Tertulias : Ce type de tauromachie touche-t-il le public ?
Victor Clauzel : Le public ressent le danger. Il ressent quand le toro passe près. Si tu accompagnes simplement la charge du toro, il voit que c’est l’animal qui commande. Mais si tu contrôles la charge, si tu imposes ta volonté, le public le sent immédiatement.
Le rapport au public
Tertulias : Le public est-il une pression ?
Victor Clauzel : Au début, oui. Ma première saison sans picadors a été très difficile. La pression du public m’a beaucoup perturbé. Puis j’ai compris une chose : le toro est le même au campo et dans l’arène. Si je reste moi-même, ce que je fais seul au campo peut aussi passer devant le public. Si je cherche à être quelqu’un d’autre, je perds ma liberté d’être et de faire. Chercher à évoluer, je ne suis pas contre du tout, être moins froid. Il faut évoluer mais pas changer.

Tertulias : Quans tu es en habit de lumières, que tu redoutes le plus : le toro, le public ou toi-même ?
Victor Clauzel : Moi-même. Le toro, bien sûr, me fait peur. Mais cette peur me permet de me concentrer. Par contre quand je pense au public, je ne suis plus moi-même.
Un exemple. Soustons en 2025. J’ai coupé deux oreilles au premier novillo. Sort mon deuxième, et dans mon inconscient, je pense que ça va être facile et je ne fais pas les choses qu’il faut faire.
Mon papa ne m’a pas parlé pendant une semaine. Pourquoi ? Parce qu’il trouvait inadmissible de ne m’être pas plus investi finalement. Il m’a donc dit qu’il était nécessaire de refaire une année de novilladas piquées pour corriger cela. Quand le toro sort, il faut penser au toro pas aux oreilles ou juste au public.
L’avenir
Tertulias : Peut-on construire une carrière en restant principalement en France ?
Victor Clauzel : Oui, je le pense. En Espagne, il y a énormément de novilleros en Espagnequi ont encore moins d’opportunités que nous. En France, nous sommes finalement peu nombreux. Faut-il que les arènes françaises jouent le jeu et nous des opportunités de nous exprimer.
Tertulias : L’absence d’une grande maison d’apoderamiento est-elle un handicap ?
Victor Clauzel : Peut-être. Mais nous sommes indépendants parce que nous n’avons pas d’autre choix pour l’instant. Les grandes maisons peuvent ouvrir des portes, mais elles ne font pas toujours gagner sa vie.
Tertulias : Comment vois-tu la temporada 2026 ?
Victor Clauzel : J’espère très bien la commencer, notamment avec Arles au mois d’avril. L’objectif est simple : s’ouvrir des portes.

Tertulias : Finalement , que demande la vocation de torero au jour, le jour?
Victor Clauzel : Quand on veut devenir torero, tout devient naturel : s’entraîner, regarder des vidéos de toros, manger sainement, courir…C’est une vocation qui prend toute la place.
Les influences
Tertulias : T’intéresses-tu à l’histoire taurine ?
Victor Clauzel : Oui, de plus en plus, je lis et je regarde beaucoup de vidéos. Je viens de terminer un livre de Joselito. Je m’interroge souvent sur les toreros du passé : comment ont-ils inventé certaines choses, comme rester immobile face au toro ?
Tertulias : Quel torero t’inspire aujourd’hui ?
Victor Clauzel : Actuellement, Morante, bien sûr. J’aime aussi beaucoup Talavante. Mais je fais attention à ne pas trop regarder les mêmes toreros pour ne pas être influencé. Je ne veux surtout pas adapter ma tauromachie à ce que je vois. Mais je pense qu’il faut l’approfondir et l’approfondir grâce à toutes ces grands du monde actuel, et ceux de l’histoire.
Le risque et les blessures
Tertulias : Les cornadas font partie du métier. Comment vois-tu ce risque ?
Victor Clauzel : J’ai déjà subi une cornada interne, mais rien de comparable à ce que certains ont vécu. Samuel Navalon m’a dit qu’il était passé par des moments, bien sûr, extrêmement difficiles mais aussi que s’il fallait repasser par là une, deux, trois fois pour être figura del toreo, il le ferait en acceptant les souffrances que cela engendre.
Les conséquences physiques sont là bien sûr et pour ce qui est de Samuel la corne a touché une corde vocale, qui reste fixe et son intonation de voix est réduite et d’ailleurs il ne pourra plus crier.
Je pense que le plus dur est mental et qu’il faut être fort pour gérer l’impact de la cornada.
Quand on voit ce qu’a vécu Jiménez Fortes. Il prend un coup de corne à Madrid en se faisant quasiment arracher la gorge et deux mois après, il reprend l’épée et se fait transpercer la gorge une fois de plus. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, pourquoi lui? Fortes pensait ne pas voir de chance alors que papa lui disait le contraire et qu’il aurait pû mourir 100 fois.
Et malgré tout ça ce qui lui faisait le plus de mal c’est de ne pas avoir d‘opportunités. Il a fallu attendre l’an dernier pour revenir dans la lumière. J’espère quand même ne pas devoir en passer par là.

Victor Clauzel apparaît comme un torero en construction, animé par une conviction simple : le toreo est d’abord une quête personnelle. Une recherche d’équilibre entre technique et instinct, entre maîtrise et abandon face à l’animal.
Dans un monde taurin où les chemins sont souvent semés d’obstacles, notamment pour un novillero français, il avance avec patience et lucidité. L’essentiel, pour lui, reste ailleurs : dans cette relation singulière avec le toro, dans cette liberté qu’il ressent au moment d’entrer dans l’arène.
Propos recueillis par Laurent Lucasson et Philippe Latour
