L’ultime vérité : histoire et évolution de l’estocade
L’ultime vérité : histoire et évolution de l’estocade
L’estocade! Moment final, nécessaire et déterminant ou en tout cas qui devrait l’être! Au travers de l’histoire taurine, elle n’a pas toujours eu la même valeur ni la même place. Au commencement, un geste utilitaire pour abattre l’animal et, au fil des siècles, l’acte s’est chargé de technique, d’éthique, ou de symbolique.
Aujourd’hui, l’estocade est devenue un des juges suprêmes de la corrida : l’éclat d’une faena peut s’effacer sur un pinchazo, une épée efficace peut inverser l’orde des choses. Comment en est-on arrivé à faire de la mise à mort,un moment qui peu d’éclipser la lidia elle-même ? Et comment l’orthodoxie de l’entrée à matar a-t-elle cédé du terrain face à la recherche d’efficacité et de vitesse de la mort du toro?
À travers son histoire et sa transformation, l’estocade raconte la manière dont le public, les toreros et les présidences ont redéfini ce geste ultime.

Aux origines : quand tuer était l’objectif premier
Bien avant d’être jugée et analysée, l’estocade n’était qu’un acte fonctionnel. Aux 17ᵉ et 18ᵉ siècles, les nobles affrontaient les toros à cheval, lançant ou enfonçant leurs armes sans véritable technique précise. L’objectif était simple : abattre l’animal. La mise à mort n’obéissait à aucune règle esthétique et éthique. Elle était brutale et expéditive.
Ce n’est qu’avec l’apparition du toreo à pied que le geste se transforme. L’estocade devient une sorte de pacte final où le matador, seul face au toro, doit engager son corps en entier pour conclure le combat, moment solitaire où il expose sa vie.

La codification du 19 ème
En 1720 Manuel Bellon fut lʼinitiateur de lʼestocade a recibir. C’est à Francisco Romero, un aide à pied des, que lʼon attribue le mérite, à partir de 1726, en employant la muleta alors que Bellon avait tendu une
cape sur un morceau de bois pour porter lʼestocade.
Si l’estocade n’est réellement codifiée qu’au 19ᵉ siècle, Pedro Romero devient la première grande figura
du toreo à partir de 1775 grâce à sa maîtrise de lʼestocade a recibir, le toreo se limitant à cadrer le toro pour la porter. Son concurrent «Costillares» invente le volapié dans lequel, au lieu dʼattendre la charge du toro a recibir, il franchit lʼespace qui les sépare.
La structure de la corrida change profondément. Les picadors deviennent plus réglementés, les tercios se clarifient, le matador devient la figure centrale, la faena commence à se développer comme espace technique. La qualité de l’estocade devient un critère essentiel pour juger l’ensemble du travail.

Avec Paquiro, Cúchares ou Frascuelo, l’estocade devient une discipline à part entière. Les écoles sévillane, madrilène ou rondeña disputent la légitimité de la meilleure manière de tuer. Les premiers techniciens de l’épée posent les bases de l’estocade moderne.
L’estocade cesse de n’être qu’une nécessité, elle devient une technique qui nécessite courage et maîtrise.
- Distance exacte – choisir la distance juste.
- Engagement du corps – citer le toro avec précision.
- Rectitude – entrer droit, sans tricher sur les terrains.
- Épée qui entre au bon sitio – rechercher l’entière basse et bien engagée.
- Sortie claire et sûre – sortir proprement après le contact.
Les figuras de la période font évoluer l’estocade
Si en 1796, José Delgado «Pepe Hillo» publie le premier Traité de Tauromachie c’est en 1836 que Francisco Montes « Paquiro » publie la Tauromaquia, premier traité complet du toreo. Il y détaille la manière de tuer comme personne avant lui (« Pepe-Hillo » s’y était essayé mais en décrivant le recibir seule technique utilisée). Paquiro impose des principes encore valables aujourd’hui : entrer droit, gouverner la charge, engager l’épée au bon sitio, sortir sans tourner le dos.
Cúchares ajoute une dimension supplémentaire : l’élégance. Il veut que l’estocade soit non seulement efficace, mais belle. Sa fluidité, son naturel, sa manière de glisser l’épée créent une école plus artistique que celle de Paquiro. Avec lui naît l’idée que l’estocade peut être applaudie comme une passe de muleta.
Frascuelo, quant à lui, prône une estocade austère, frontale, héroïque. Il impose une éthique : tuer est l’acte où l’homme ne peut mentir. La rivalité entre Lagartijo (puissant, dominateur) et Frascuelo (sombre, frontal, sincère) cristallise l’estocade qui devient un geste technique, une signature stylistique, une preuve morale.
À la fin du 19ᵉ siècle, toutes les bases de la mise à mort moderne sont posées. Un matador ne peut plus être reconnu sans être un bon tueur. La corrida moderne est née : il faut désormais bien tuer.
Au 20 ème, l’estocade devient un geste déterminant
C’est le siècle où le toreo change le plus : profondeur, lenteur, plasticité, médiatisation deviennent des valeurs nouvelles. Les bases sont posées. Toute la tauromachie du 20ᵉ siècle se construira sur ce socle.
Joselito : la codification suprême
Joselito est le premier torero pour qui bien tuer fait partie de la grandeur artistique. Il prépare soigneusement la faena pour arriver à la meilleure mise à mort possible. Ses estocades droites, précises, dominatrices, deviennent une référence absolue.

Belmonte : la révolution qui exige une autre estocade
Belmonte invente un toreo plus profond, plus lent, plus intérieur. Mais cette révolution rend l’estocade plus difficile : les toros chargent plus court, les distances sont plus serrées. Belmonte tue honnêtement, mais sans brillance. En revanche, il impose une idée nouvelle : la mise à mort doit être cohérente avec la faena. Cette exigence artistique influence tout le siècle.
Manolete : la vérité morale
Manolete change radicalement la mise à mort. Vertical, grave, immobile, il entre à matar avec une sincérité absolue. Chez lui, l’estocade devient un acte moral, la preuve ultime du courage. Après Manolete, le public ne tolère plus les estocades « allégées ». Il exige un engagement total.
Les années 1950–1970
Les années 1950 à 1970 constituent un moment charnière dans l’histoire de l’estocade. Après la révolution belmontiste et l’ère héroïque de Manolete, la tauromachie entre dans une phase de professionnalisation, d’homogénéisation des élevages et de structuration artistique. La télévision commence à s’inviter. Les caméras montrent désormais l’angle exact de l’épée, la rectitude de l’entrée, le temps de chute du toro. Le public devient plus exigeant. L’estocade est scrutée, commentée, discutée.
Dans les deux décennies qui suivent, plusieurs toreros vont marquer l’histoire par leur manière de tuer. Le plus fameux estoqueador est Jaime Ostos.
Il est unanimement reconnu comme un tueur d’épée majeur, peut-être l’un des plus efficaces de la génération. Son entrée droite, son sang-froid, sa capacité à tuer même les toros les plus compliqués ont fait de lui une référence incontestable.

Cette période verra éclore des toreros au style d’estocade très différencié. Dominguín spectaculaire, capable d’estocades dégageant un sens dramatique, Paco Camino dans ses bons jours avec une sobriété extrême pour des estocades propres ou El Viti et sa précision mathématique, un tueur technique d’une grande constance. Quant à Ordoñez il se montrait efficace et rapide ayant trouvé dans le rincon eponyme, un endroit sûr pour envoyer ad patres les bêtes à cornes.
Les années 1980–1990
Ces deux décennies voient émerger des toreros capables de tuer avec précision et régularité. L’époque se caractérise par plusieurs phénomènes avec un public et des présidences devenus beaucoup plus stricts. Plus de corridas entraînent plus de technique et impliquent plus d’exigence.
Les années 80–90 connaissent une explosion des corridas, que ce soit en nombre de dates, de ferias, d’arènes de 3ème categorie et un marché professionnel extrêmement concurrentiel.
Pour les toreros, cette augmentation signifie des opportunités, mais surtout l’obligation d’être plus réguliers. Une mauvaise série à l’épée pouvait faire perdre une saison entière. Le geste final devient quasiment un outil de survie professionnelle.
Quelques vedettes émergent
Roi incontesté des années 80, Espartaco ne tue pas nécessairement « à la manière héroïque » des toreros du passé mais avec une excellente préparation du toro, une lecture parfaite des terrains, il démontre une capacité à tuer propre et efficace.
Dès la fin des années 80, Enrique Ponce apparaît comme un torero au style unique, calculateur génial des distances et technicien infatigable. Son estocade est sûre à l’image de sa tauromachie. Ponce tue avec science et méthode.
Les années 90 voient émerger César Rincón. Ses faenas d’anthologie à Madrid (1991 notamment) doivent à son temple, à son sens de la distance mais aussi à sa capacité à tuer au premier voyage.
Joselito (José Miguel Arroyo) incarne un autre style avec une tauromachie classique, pure, très personnelle. À l’épée, il est ferme, sincère, constant et d’une grande orthodoxie.
Le public devient plus technique et les présidences deviennent plus strictes
Dans ces années-là, la critique spécialisée, les aficonados forment un public plus exigeant, plus attentif à la rectitude, plus sévère avec l’épée basse, plus sensible au sitio de l’épée. Un torero peut faire lever l’arène sur une faena, mais ne rien couper s’il tue mal. « La faena a été grande… mais l’épée a tout gâché » ou « l’épée lui sauve la tarde » sont des maximes qui illustrent lepoids que prend l’estocade.
Par ailleurs, beaucoup de présidents, notamment à Madrid, Saragosse, Pampelune, Bilbao, Séville, veillent très strictement à l’orthodoxie de l’estocade. C’est l’époque où un simple pinchazo fait perdre une oreille à Las Ventas. Le torero n’a plus vraiment le droit à l’erreur dans les grandes arènes. A cette époque naît le paradigme moderne selon lequel le succès ne se juge pas seulement avec la muleta mais il se gagne ou se perd à l’épée.
Le 21ᵉ siècle : de l’orthodoxie à l’efficacité et la médiatisation
Le 21ᵉ siècle change encore les règles. Les toreros sont mieux préparés que jamais, les élevages plus réguliers, les moyens de diffusion omniprésents. L’estocade devient un geste analysé en direct, ralenti, commenté image par image.
L’évolution du toro : plus de régularité, donc plus de responsabilité
Les élevages du 21ᵉ siècle produisent dans l’ensemble des toros plus homogènes, plus prévisibles, plus réguliers dans la charge. L’estocade est moins « excusable » qu’avant. Autrefois, un toro qui se défendait beaucoup compliquait la mise à mort. Aujourd’hui, avec des toros plus « accessibles » à l’épée, le public attend du matador une entrée droite, une épée portée du premier voyage, une mort rapide. Le « sacrifice » du torero n’est plus un alibi. Les toreros modernes s’entraînent physiquement, répètent la mise à mort quotidiennement, analysent leurs gestes en vidéo. On pardonne moins!
La culture du trophée : un système binaire
Pourtant, jamais l’équation n’a été aussi simple. Faena moyenne + estocade rapide = succès , faena énorme + estocade longue d’effet = rien. L’épée est devenue quasiment un arbitre absolu.
Le débat contemporain : orthodoxie ou efficacité ?
Deux visions s’opposent. Les aficionados puristes veulent rectitude, croisement, engagement, épée au sitio en somme l’estocade comme un acte moral et éthique.
Le public moderne veut une chute rapide, peu de descabellos, une mort nette. La rapidité de l’estocade est un changement majeur car elle devient un centre du jugement, parfois au détriment de m’orthodoxie et du toreo. Ce public analyse l’estocade en tant que résultat d’une action.
La médiatisation : l’œil qui ne laisse rien passer
Chaque estocade est filmée, ralentie, partagée, critiquée. Elle ne dure plus une seconde mais une semaine sur les réseaux sociaux. Impossible d’échapper au jugement implacable de la caméra. Il n’y a plus de place pour l’à peu près.
La vérité et l’épée
Jamais l’estocade n’a eu autant de poids dans la carrière d’un matador. Elle peut ouvrir des ferias, sauver une temporada, faire basculer un jugement public, ou au contraire tout compliquer. Finalement de là, naît le paradoxe de la quête d’efficacité contraire à la tradition
Pour tuer vite, certains toreros adoptent des angles nouveaux, trajectoires moins classiques, sorties « vers l’extérieur ». Efficace ? Oui. Orthodoxe ? Non. D’où un débat permanent entre l’efficacité (modernité) et la vérité (tradition) le tout catalysé par un grand public sensible, mal à l’aise avec la souffrance ou supposée telle et la mort. Celle que l’on veut cacher sous le tapis de la rapidité, fut-ce au détriment d’une éthique mieux pensante mais peu à la mode.

Du Juli à José Tomas
L’exemple du Juli en est la preuve. Julián López est sans doute le torero qui a le plus influencé la tauromachie moderne dans la mise à mort. Le « Julipie » honni, incarne la mise à mort moderne : moins orthodoxe , mais implacablement efficace. El Juli privilégiait une combinaison rare de sécurité + efficacité + vitesse de chute, au point que son épée a pu devenir un modèle pour des toreros.
Pourtant, durant cette période, torero hors norme, José Tomás est considéré par beaucoup comme un tueur exceptionnel dans ses grandes années. Il incarne la mise à mort totale, où la vie du torero et la mort du toro semblent se rencontrer dans un point unique.
Manzanares avant qu’il perde de sa superbe a vu son estocade (et ses recibirs) parfois considérée comme la plus belle de l’ère moderne. Roca Rey sait dans ses grandes tardes faire preuve d’un engagement explosif qui font de lui un bon tueur quand il ne s’achète pas des facilités. Morante fut imprévisible dans tout y compris dans la mise à mort. Il incarne l’estocade artistique, irrégulière mais parfois géniale.
Exemples et contre-exemples pourraient se succèder à foison.
Seule la volonté du public de voir vite un animal rouler à terre se dresse comme un monolithe. La gangraine gagne toutes les arènes et seul semble compter la rapidité d’efficacité de l’épée. Même les plus grandes arènes y perdent leur latin. Bien des oreilles se coupent à Madrid ou à Séville avec des estocades indignes de telles récompenses.

Conclusion
L’estocade, telle qu’elle a traversé les siècles, peut-elle survivre inchangée dans une époque qui exige à la fois efficacité, esthétique et transparence absolue ? Entre orthodoxie classique et logique moderne du spectacle, quel chemin suivra ce geste fondateur ? Resterons-nous fidèles à sa vérité originelle, ou assisterons-nous à sa transformation profonde ?
Que deviendra l’estocade ? La modernité lui impose d’être plus rapide, plus nette, moins visible, tandis que la tradition exige qu’elle reste un acte de sincérité et d’engagement. Sans doute son avenir se jouera justement dans ce dialogue : évoluer avec son époque tout en conservant ce qui fait d’elle le geste le plus chargé d’âme de la tauromachie car la vie se respecte, car la mort se respecte..
Philippe Latour

Très belle analyse.
Bravo.