Juan Belmonte ou la révolution belmontina
Juan Belmonte ou la révolution belmontina.
Parar, Mandar, Templar.
Les principes belmontiens, résumés dans ces trois verbes, séparent l’ancien monde du nouveau. Comment la tauromachie « de la défensive », du tiers des piques et de l’estocade cède la place à la tauromachie de l’autorité et de l’esthétique. La soumission du toro autrefois dévolue au premier tiers passe aujourd’hui et de façon pérenne par la muleta, en dégageant une émotion artistique semblable à celle que l’on peut ressentir devant une œuvre d’art.
Question de survivance
La muleta de Belmonte impose la règle d’or de la tauromachie moderne : parar, mandar, templar. Elle introduit dans le combat du toro, d’une part le châtiment mais aussi, et peut être surtout, la dimension artistique. Sans cet apport de la beauté plastique appliquée à la gestuelle, qui confère à la lidia l’esthétisme dont elle était jusqu’alors dépourvue, il parait évident, que la corrida n’aurait pas survécu au contexte sociétal actuel, établi progressivement, par ce que l’on a coutume d’appeler « la mondialisation ».
Révolution
Les figures de la deuxième moitié du XIXème siècle ont bâti leur notoriété sur leur aptitude au maniement de l’estoc. Le capote ne leur sert qu’à amener le toro au cheval du picador ou éventuellement effectuer un quite salvateur. La muleta n’a d’utilité qu’à cadrer le taureau pour la suerte de verdad. Et finalement, tout ce qui précède le coup d’épée n’est constitué que d’esquives, de reculades diverses. S’applique le principe du grand Lagartijo, premier Calife cordouan : « tu te mets là et tu t’enlèves ou c’est le toro qui va t’enlever ». Ce à quoi Belmonte répond : « tu te mets là et tu ne t’enlèves pas et le toro ne t’enlève pas non plus, pour peu que tu saches toréer ». La notion des terrains est battue en brèche, Belmonte vient d’inventer le « cargar la suerte ».
En raccourcissant à l’extrême les distances, en empiétant sur le terrain du toro, en attendant la charge les pieds immobiles, en déviant la course du toro et en la conduisant à son rythme par le simple mouvement de ses bras et le jeu de sa ceinture, Belmonte fait voler en éclats le socle sur lequel reposait les règles du combat des toros. Le concept est tellement révolutionnaire que Rafael Guerra « Guerrita », deuxième Calife cordouan, conseille à qui veut bien l’entendre : « dépêchez-vous d’aller le voir, car on ne peut pas toréer longtemps ainsi ».
Universelle
« Sa véronique était d’une pureté exceptionnelle et sa demi-véronique surnaturelle. Avec la muleta sa partition se bornait à des passes fondamentales : naturelles et passes de poitrine d’une saveur incomparable et qu’il enchaînait dans une lenteur rythmée qui était la caractéristique de son style »5. La série était alors terminée par un remate qui était souvent un molinete belmontien.

El Tio Pepe1 avec d’autres, défendront une thèse, que très modestement je ne partage pas. La façon de toréer proposée par Belmonte ne serait pas un concept. Ce serait « une fatalité » s’imposant à un torero dénué de toute capacité physique. Ce handicap lui interdirait de se dérober devant la charge de l’animal. On ne peut effectivement nier que Belmonte n’était pas un athlète mais un homme chétif et cagneux. On ne peut également s’empêcher de penser que les recours qu’il aurait établis pour adapter son physique au toreo, ne l’aurait été que pour lui-même ; un stratagème en quelque sorte.
Logiquement donc, cela n’aurait dû avoir aucune influence sur les règles de la lidia qui paraissaient immuables et portées par des colosses. Personne n’aurait alors osé remettre en question leur manière de combattre les toros. Que les défauts physiques de Belmonte l’aient amené à penser et réfléchir une autre façon de toréer, c’est fort probable. Le génie de Belmonte est d’avoir su imposer cette façon de toréer et de l’avoir rendu universelle.

Rivalité
Jose Gomez Ortega « Gallito », souvent plus connu par son surnom Joselito, est matador de toros depuis un an. C’est déjà l’idole de tout un peuple, lorsque se dresse devant lui « El Cataclismo », « El Pasmo de Triana ». Par son toreo largo et son sens aigu de la lidia, Joselito est capable de triompher de n’importe quel toro. Pour beaucoup, Joselito va devenir en un temps record, le Roi des toreros, le Maestro des maestros.
Dorénavant, seul Juan Belmonte peut lui contester ce titre. La rivalité des deux meilleurs ennemis va littéralement couper l’Espagne en deux. D’un côté les pro « Gallito » voient en lui « la précision aérienne, l’intuition savante, la perfection lumineuse et la grâce technicienne », comme l’écrit Jacques Durand2. De l’autre côté les belmontistes louent le génie créateur, le révolutionnaire, celui par qui tout va basculer. Deux visions différentes du toreo moderne. L’une portée par le séduisant Joselito, torero « plus léger que l’air »3 et l’autre par Juan, le bossu prognathe, besogneux et austère, torero « du miracle permanent ».

Alternatives sans éclat pour toreros de légende
Lorsque Jose prend son alternative à Séville le 28 septembre 1912 des mains de son frère ainé Rafael « El Gallo » devant Caballero, petit toro cornicorto de Moreno Santamaria en présence de Antonio Pazos, Juan n’est encore que novillero. Joselito est en pleine ascension vers le firmament du toreo, rien ne paraît pouvoir résister au jeune prodige.
Juan prend lui son alternative un an plus tard à Madrid, le 16 octobre 1913. La corrida entrera dans l’histoire par le scandale qu’elle créera. La consécration est donnée par le Calife cordouan troisième du nom, Rafael Gonzalez « Machaquito » qui fait sa despedida. Elle se fait en présence de l’incontournable Rafael « El Gallo ». Les toros prévus sont de Bañuelos. Le prix des places et le manque de trapio de l’encierro provoquent l’ire du public madrilène qui envahit le ruedo. Déjà l’esprit contestataire et intransigeant du public de la capitale qui traversera, intact, les époques.
Finalement, onze toros fouleront le sable madrilène. Belmonte prendra son alternative devant Larguito, d’Olea, prestigieux fer devenant la propriété de la famille Flores en 1914 et dont Samuel Flores est aujourd’hui encore le détenteur. On peut voir là, les prémices de l’autre révolution belmontina, pas forcément la meilleure : l’amoindrissement de la sauvagerie du bétail brave, concrétisé par la disparition des castes navarra et jijona et la consécration de la caste vistahermosa. Le toro doit s’adapter au toreo moderne. Une grande partie de l’aficion ne le lui pardonnera pas.
Notons que si les deux toreros auront marqué l’histoire, on ne peut pas en dire autant de leur cérémonie d’alternative. A Séville pour José, des gradins à moitié vide. Course quelconque, à Madrid pour Juan, et la corrida dont nous venons de parler. Quoiqu’il en soit, Belmonte joue désormais dans la cour des grands et va pouvoir se mesurer au phénomène « Gallito ». Mais le jeu n’est il pas déjà gagné d’avance ?

Liturgie de la tauromachie moderne
Malgré le vent de fraicheur qu’il transporte, Joselito est toujours l’héritier de la tauromachie du passé, celle de Francisco Montes « Paquiro », de Rafael Molina « Lagartijo », de Rafael Guerra « Guerrita », de Rafael Gonzalez « Machaquito » et de son frère Rafael « El Gallo » (Rafael était sans nul doute, le prénom à la mode en Espagne au XIX ème siècle…). La grande intelligence de Joselito aura été de comprendre, dès l’instant où il va se retrouver en confrontation directe avec Juan Belmonte, qu’il devra, pour poursuivre sa route vers les sommets, adopter les nouvelles règles édictées par le Maestro de Triana. Ce qu’il fera. Et de quelle manière !
Si Belmonte laisse entrevoir l’émergence d’une beauté plastique inhérente à son toreo révolutionnaire, personne mieux que Joselito ne saura sublimer le triptyque « parar-mandar-templar » en lui conférant une dimension artistique et esthétique jusque-là inédite. Pour être juste nous devons citer ici : Manuel Jimenez Moreno « Chicuelo ». Ce contemporain et disciple des deux maitres parachèvera le concept galli-belmontien en lui ajoutant un quatrième temps : ligar. Ce ligazon ébauché par Joselito trouvera sa plénitude avec « Chicuelo ». Les passes ne se donnent plus isolées mais liées en séries. Cela confère au toreo une beauté plastique inimaginable auparavant. Parar-Mandar-Templar et Ligar, telle sera désormais la liturgie de la tauromachie moderne.
Âge d’or
Au-delà des querelles partisanes, l’aficion s’accorde pour considérer les six années de confrontation entre les deux géants, de 1914 à 1920, comme les plus belles années de l’Histoire de la Corrida : « l’âge d’or » de la tauromachie… Admettons avec Adrien Chastellas4 : « plus d’un demi-siècle après il nous faut confondre ces deux noms (Belmonte-Joselito). L’un immortel par son génie créateur ; l’autre immortel aussi, par son génie réalisateur. La postérité a couronné Belmonte et Joselito des mêmes lauriers ».
Tout deux ont permis au combat des toros de prendre un virage salvateur. Luis Bollain, belmontiste reconnu dira pour résumer l’apport des deux maestros : « d’abord lidia sans toreo, avec Joselito et Belmonte : lidia et toreo ; après eux : toreo sans lidia ». Comme souvent les formules sont un peu lapidaires mais ont le mérite de la synthèse.
Il faut bien entendu nuancer. Jean Pierre Darracq1 (El Tio Pepe) l’a largement souligné. Penser qu’avant la période galli-belmontina ne régnaient que des sauvages dénués de tout sens artistique est ridicule. Dire de « Paquiro », de « Lagartijo », de « Guerrita », d’Antonio Montes, de Rafael « El Gallo » et la liste n’est pas exhaustive, tous toreros énormes, consacrés par l’opinion publique, par la critique et le monde intellectuel, qu’ils étaient totalement dépourvus de sens artistique est absurde. De la même façon, il est tout aussi absurde de penser que Domingo Ortega, Luis Miguel Dominguin, Paco Camino ou plus près de nous Luis Francisco Espla, proposaient un toreo dénué de tout sens de la lidia.
Cependant, on ne peut pas non plus nier que le combat des toros de l’époque précédant l’arrivée de Joselito-Belmonte nécessitait une lidia rigoureuse au détriment de l’esthétique de la gestuelle. De même, sans la composante esthétique, la lidia de l’immense majorité des toros « modernes » paraitrait bien terne, voire souvent ridicule.
Destins scellés
La corne de Bailador petit toro hypermétrope de la veuve Ortega, viendra mettre un terme à cet âge d’or. Le 16 mai 1920, à Talavera de la Reina, Joselito est fauché en pleine ascension. La mort du Dieu vivant, véritable drame national, parachèvera le destin mythique de l’Idole. Au soir de la funeste tarde, le péon de confiance de « Gallito » dira en substance, entre deux sanglots : « si un toro a pu tuer cet homme, alors aucun de nous ne sortira vivant d’une plaza de toros… »

Joselito disparu, la carrière de Juan Belmonte va rapidement s’éteindre, comme si leur destin avait été scellé dès le début. Belmonte n’aura pas « la chance » de mourir dans l’arène comme « Gallito » et « Manolete ». L’épopée de ces derniers s’est largement nourrit de leur fin tragique en pleine gloire, Bailador et Islero paraphant leur épitaphe. On prête au dramaturge de ses amis, Valle-Inclan s’adressant à Belmonte : « il ne te reste plus qu’à mourir dans l’arène ! », ce à quoi Belmonte répondit, non sans humour : « on fera ce qu’on pourra !». Aucun toro n’aura raison de Juan Belmonte. Il sera « condamné » à vivre et à vieillir dans l’ombre de son rival et ami, qui lui, trône au sommet de l’Olympe des toreros.
Pour vous quelques images en vidéo de Juan Belmonte (©filmoteca española)
Le 08 avril 1962 vers 16h, dans sa finca d’Utrera, Belmonte, alors âgé de 70 ans, se tire une balle dans la tête, par dépit amoureux dit-on. Il n’est pas interdit de penser que seul le poids du temps qui passe soit à l’origine de son geste. « Belmonte ! Personne ne le verra trainer les pieds dans la calle Sierpes ! » avait-il prévenu.
Olivier Castelnau
Notes biographiques.
- Jean-Pierre Darracq. « El Tio Pepe » Aficion.
- Jacques Durand « Humbles et Phénomènes » Verdier.
- Jacques Durand. Libératon Avril 1995.
- Adrien Chastelas. « De Belmonte au Cordobés ».
- Paul Casanova, Pierre Dupuy. « Cent toreros de légende ».

gallito fut le plus grand ,dans tous les cotés du toreo et mème sa vista du business du mundillo est exemplaire et j’admire cet homme ..mais je préférerais toujours les à peu pres et la lutte contre lui meme de belmonte.
Pour notre cerveau scientifique et rationnel, la perfection a quelque chose de rassurant, pour notre cerveau artistique et sensible, elle est insupportable. C’est pour ça que comme vous, malgré ma formation, je demeure un scientifique romantique et sue ma préférence va vers le plus fragile Juan Belmonte!