Christian Parejo : entre triomphes et patience
Christian Parejo : entre triomphes et patience
Installé en France depuis ses années de novillero, Christian Parejo poursuit sa trajectoire de matador entre les deux côtés des Pyrénées. Malgré des triomphes marquants ces dernières temporadas, le torero andalou cherche encore à consolider sa place dans les grandes ferias. Dans un interview croisée, il revient avec son apoderado Tomás Cerqueira sur son parcours, les difficultés du système taurin actuel et les espoirs pour l’avenir.

Tertulias : Pour commencer, es-tu content d’être annoncé à Béziers ?
Christian Parejo : Oui, bien sûr. Béziers est ma plaza.
Tertulias : Pour l’instant, est-ce la seule date que tu as ?
Christian Parejo : Pour le moment, la seule chose signée est Béziers. J’ai la chance que ce soit une plaza de première catégorie. J’espère que cela se passera bien.
Tertulias : Tu dis que Béziers est ta maison. Pourquoi as-tu choisi la France comme pays d’adoption ?
Christian Parejo : Je suis venu en France grâce aux opportunités que l’on m’a données comme novillero. En voyant que chaque fois que je triomphais, je gagnais de plus en plus de place et de reconnaissance, j’ai décidé de rester ici, notamment pour m’entraîner avec Tomás.
Mais ce chemin ne t’a-t-il pas éloigné de tes racines espagnoles et andalouses ?
Christian Parejo : En réalité, à ce moment-là cela ne m’a pas tellement manqué, parce que ma seule préoccupation était de toréer et cela occupait tout mon temps et mon esprit.
Tertulias : Aujourd’hui, est-ce un avantage ou un handicap d’être un torero espagnol installé en France ?
Christian Parejo : Le circuit français est très important pour un torero. On l’a vu avec certaines figuras du toreo actuelles, comme le maestro Luque ou Emilio de Justo. Lorsque l’Espagne ne leur donnait pas leur place, la France était là pour les soutenir et pour qu’on puisse les voir.
Tertulias : Et toi, Thomas, en tant qu’apoderado, qu’en penses-tu ? Est-ce un handicap ou un avantage d’être un torero espagnol qui vit en France ?
Tomás Cerqueira : Cela dépend du moment dont on parle et de la manière dont on le voit.
Tertulias : On parle d’aujourd’hui, après une carrière de novillero complète des deux côtés des Pyrénées!
Tomás Cerqueira : Oui, aujourd’hui c’est un handicap. En Andalousie il n’est pas considéré totalement andalou, et en France il n’est pas considéré totalement français.
Malheureusement je m’en rends compte maintenant qu’il est matador de toros. Si Christian Parejo était français et né en France, je suis sûr qu’il aurait toréé beaucoup plus dans l’Hexagone. S’il était resté andalou, il aurait certainement quelques portes un peu plus ouvertes en Andalousie.
Mais dans la vie on n’a rien sans rien. Ce parcours nous a beaucoup servi pendant longtemps. Et avec de la persévérance nous franchirons toutes les frontières.
Tertulias : Comment penses-tu pouvoir y arriver ?
Tomás Cerqueira : Je pense qu’une opportunité en Andalousie, si elle est très bien exploitée, peut ouvrir une porte. Une grande porte à Madrid peut ouvrir toutes les portes.
Et bien sûr, je demande aussi une opportunité en France, en dehors de Béziers : pouvoir être à Arles, à Nîmes, à Dax, à Mont-de-Marsan, sans oublier tous les villages. Des tardes importantes et des triomphes ouvriront les portes.
Je suis certain que s’il triomphe fortement en France, on le considérera français. S’il triomphe fortement en Andalousie, on le considérera andalou. L’être humain est ainsi : on a plus de cousins et de cousines quand on est une vedette que quand on est au chômage.
Tertulias : Christian, quel bilan fais-tu de ta trajectoire jusqu’à aujourd’hui ?
Christian Parejo : Je pense qu’elle a été assez belle, parce que malgré la difficulté de gagner chaque contrat, j’ai su profiter des opportunités que l’on m’a données et j’espère continuer sur ce chemin. Ce n’est pas facile, parce que dans ce milieu on ne te donne rien. Mais quand tu fais le paseo à Nîmes ou que tu confirmes à Madrid, tout cela en vaut la peine et on le savoure encore davantage.

Je pense qu’il vaut mieux avancer pas à pas et bien faire les choses que monter très vite et ensuite redescendre très vite.
Tertulias : Comment vis-tu le ralentissement après l’alternative ?
Christian Parejo : Pour moi c’est un peu dur, parce que je vois que je peux rivaliser dans ce circuit et triompher aux côtés des figuras. Et ensuite voir que certaines plazas ne s’ouvrent pas alors que je pense pouvoir y être, c’est un peu difficile.
Tertulias : T’imaginais-tu que le plus difficile commencerait après l’alternative ?
Christian Parejo : Dans beaucoup de cas c’est ainsi. Après l’alternative il y a souvent quelques années de pause. Ma première année comme matador de toros s’est terminée avec dix corridas, ce qui n’est pas mal aujourd’hui. Ensuite j’ai pu confirmer à Madrid.
L’année dernière j’ai terminé avec cinq corridas, avec quelques triomphes très importants, comme à Aignan, à Béziers ou lors de l’encerrona à Boujan, où les arènes ont affiché complet.
Cette année je pensais que certaines plazas et certaines ferias compteraient sur moi. Cela n’a pas été le cas, mais la plaza est toujours là et j’espère gagner ma place.
Tertulias : Tomás, pour un torero émergent comme Christian, comment peut-on arriver à se faire une place ou à obtenir ces opportunités que vous réclamez ?
Tomás Cerqueira : On peut les demander, mais tout le monde ne les demande pas avec la même valeur. Quand on te donne une opportunité, il faut triompher et retriompher. Pour enfoncer le clou, un seul coup de marteau ne suffit pas, surtout si ce n’est pas un grand triomphe à Madrid. Il faut convaincre tous les jours et petit à petit les portes s’ouvriront, comme elles se sont ouvertes quand il était novillero.
Je pense objectivement qu’il mérite beaucoup plus d’opportunités. Ce n’est pas parce que je suis son apoderado, mais parce que, comme il l’a dit, en quinze corridas de toros — ce qui n’est pas rien en deux ans — il se rapproche d’une trentaine d’oreilles.
Quatre oreilles à Béziers, quatre à Istres, trois à Saint-Gilles, et à Aignan dans une après-midi difficile ; une oreille à Bayonne sur un seul toro… même si ce en sont que des statistiques tout cela n’est pas rien.
Effectivement, cela ne me paraît pas justifié qu’il soit aussi arrêté. Mais je pense qu’aujourd’hui l’afición et la patience sont aussi importantes que le courage pour devenir figura del toreo.

Tertulias : Le milieu est-il aussi sclérosé que cela ? Les vedettes ne laissent-elles même pas des miettes ? Les toreros émergents sont-ils condamnés à attendre ?
Tomás Cerqueira : Les empresarios-apoderados ont toujours existé, mais nous sommes aujourd’hui dans une époque où l’on laisse moins de chances aux apoderados indépendants et donc moins de chances aux toreros dont ils s’occupent.
Cela tient aussi à un système un peu trop fermé et au fait qu’il y a moins de corridas qu’il y a vingt ans. À cette époque Christian aurait au moins toréé une vingtaine de corridas dans une temporada. C’est ainsi et il faut vivre avec son temps, en essayant d’ouvrir les portes avec cinq opportunités plutôt qu’avec vingt. L’essentiel est d’en avoir, car alors nous sommes certains que toutes les portes du monde peuvent s’ouvrir.
Tertulias : Tu parles souvent de Madrid. Est-ce l’endroit clé pour débloquer la situation ?
Tomás Cerqueira : Une grande après-midi à Nîmes, Dax, Bayonne ou Mont-de-Marsan, pour parler de la France, ou aussi à Séville, serait tout aussi importante.
Je parle de Madrid parce qu’il y a plus de possibilités que nous revenions à Madrid. Christian a été un torero important à Madrid depuis novillero, depuis sa présentation devant les toros de Los Maños jusqu’à la cornada lors de la finale de « Cenate en Las Ventas ».
Il y a aussi fait une bonne confirmation avec Castella et Luque avec des toros du Puerto de San Lorenzo avant l’année suivante de faire un belle prestation devant les Valdefresnos.
Donc oui, je reviens à Madrid parce que cela reste le centre de la tauromachie, mais une grande tarde dans une arène importante, quelle qu’elle soit, peut ouvrir les portes.
Tertulias : Christian, comment maintiens-tu ta force quotidienne pour t’entraîner ?
Christian Parejo : Je sais qu’il y a eu des triomphes, mais je sais aussi que je peux encore beaucoup progresser techniquement. J’aimerais que l’aficionado, quand il aura l’occasion de me revoir en habit de lumière, puisse voir cette amélioration.
Tertulias : Dans les moments difficiles, t’appuies-tu sur ton entourage ?
Christian Parejo : Je ne dirais pas que ce sont des moments de doute, parce que je n’ai pas de doute. Mais je m’appuie sur mon entourage, sur ma famille et sur mes amis proches pour traverser ces moments.
Tertulias : Cette période t’a-t-elle fait évoluer dans ton toreo ?
Christian Parejo : Je pense que oui. Nous le voyons dans le campo quand nous pouvons aller tienter, et à chaque animal je vois l’évolution.
Tertulias : Aujourd’hui, comment définirais-tu ta tauromachie ?
Christian Parejo : Je ne sais pas si je peux définir clairement ma tauromachie. Mais je me considère peut-être comme un torero avec de l’ambition et l’envie d’être.
Tertulias : Tu n’as pas un concept défini ?
Christian Parejo : En réalité je n’ai pas un concept totalement défini. J’aime être le plus pur possible face au toro. Ensuite, les concepts, toréer long ou tirer plus haut, dépendent du moment, des circonstances et surtout du toro.
Tertulias : Penses-tu que ta manière de toréer correspond au public actuel ?
Christian Parejo : Je ne me suis jamais vraiment posé la question. Si cela correspond ou non, je ne sais pas. Ce que j’essaie, c’est de toréer avec la plus grande entrega et la plus grande vérité.
Tertulias : Comment vis-tu ta relation avec le public ?
Christian Parejo : La vérité est que je me sens assez soutenu par lui.

Tertulias : Ce soutien ne devient-il pas une forme de pression ?
Christian Parejo : Quand je vais dans une peña ou à un événement, je sens l’affection du public. On l’a vu lors de l’encerrona de Boujan, où il y a eu des gens restés dehors parce que les arènes étaient pleines de » no hay billetes ».
Tertulias : Serais-tu prêt à toréer dans n’importe quelle plaza et avec n’importe quel encaste ?
Christian Parejo : Aujourd’hui oui. Je n’ai jamais refusé aucun encaste, mais au début nous essayions de toréer ce que nous pensions offrir plus de garanties, comme toréer avec les figuras ou les ganaderías les plus importantes. Mais comme ces portes ne se sont pas toujours ouvertes, nous acceptons aussi d’autres encastes.
Tertulias : Et toi, quel encaste préfères-tu ?
Christian Parejo : En comprenant le comportement de chacun et ce dont chaque toro a besoin, cela aide à profiter davantage et à mieux comprendre leurs charges. Chaque encaste a quelque chose de spécial, il faut simplement savoir y parvenir.
Tertulias : As-tu aujourd’hui des toreros de référence ou des modèles ?
Christian Parejo : Je me fixe sur toutes les figuras. J’aime regarder des vidéos, observer, et je pense que l’on peut apprendre quelque chose de chacun. Mais j’aime particulièrement regarder beaucoup de vidéos du maestro Morante, du maestro José Tomás et d’El Juli. C’est une grande source d’inspiration.
Tertulias : Quel message adresserais-tu aux empresarios ?
Christian Parejo : Au vu des circonstances, je leur demande simplement de me faire confiance. Je me sens entièrement consacré à cette profession, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je pense au toro constamment et je crois que cela peut se voir dans l’arène.
Tertulias : Et dans ces moments difficiles, qu’as-tu appris sur toi-même ?
Christian Parejo : J’ai appris que chaque opportunité est très importante. Peut-être qu’avant je laissais certaines choses au hasard. Mais maintenant, avec moins d’opportunités, j’essaie de ne rien laisser au hasard : tout donner à chaque entraînement, me sentir bien avec les trastos et chercher la réussite.

Tertulias : Tomás, en tant qu’apoderado, quels sont tes sentiments dans cette période ? Te sens-tu un peu coupable qu’il n’ait pas plus d’opportunités ?
Tomás Cerqueira : Non, je ne me sens pas coupable, parce que je travaille beaucoup et tous les jours. Ce serait plus facile pour lui de penser que je suis un mauvais apoderado ou pour moi que mon torero n’intéresse pas, mais je ne le vois pas ainsi. Ni le torero que j’apodère ni l’apoderado que je suis n’ont de raison de se sentir coupables.
Je ressens plutôt de l’incompréhension. Je connais le milieu et ses difficultés mais je ne pensais pas signer seulement cinq contrats en 2025 après une très bonne temporada 2024. Comment imaginer que ce serait aussi difficile en 2026. Je parlerais donc davantage de frustration et d’incompréhension que de culpabilité.
Même si nous nous remettons en question tous les jours, on peut toujours faire mieux. Lui comme torero peut encore progresser et moi comme apoderado aussi. Ces moments servent aussi à cela.
Tertulias : Avez-vous eu des opportunités de vous associer avec une grande maison taurine ?
Tomás Cerqueira : S’associer à l’une des grandes maisons du toreo est un chemin que nous aimerions emprunter, mais rien n’est simple.
Nous ne pouvons pas regretter le parcours que nous avons construit. Cela nous a beaucoup servi pour toréer sans picadors en France et aussi pour toutes les opportunités en novillada piquée que cela nous a ouvertes en France. S’il était resté en Andalousie, peut-être qu’il n’aurait rien fait du tout, surtout que c’est une région assez compliquée. Je pense même que beaucoup d’Andalous ne savent pas qu’il est né là-bas.
Nous allons continuer à travailler et à espérer.
Malgré les difficultés et les opportunités qui tardent parfois à venir, Christian Parejo continue d’avancer avec détermination et lucidité. Convaincu que chaque tarde peut changer le cours d’une carrière, le matador andalou poursuit son chemin avec la même ambition : convaincre dans l’arène et gagner la place qu’il estime mériter.
Propos recueillis par Philippe Latour et Thierry Reboul
