Tristan Barroso, aux portes des grandes échéances
Tristan Barroso, aux portes des grandes échéances
Madrilène de naissance, Tristan Barroso a vécu sa jeunesse dans les Landes avant de partir « tras los montes » intégrer l’école taurine de Badajoz. Il y a franchi les étapes qui l’ont emmené à débuter en costume de lumières. Novillero avec picadors « puntero », c’est avec l’aide de Carlos Zuniga père, son apoderado, qu’il a pris son alternative qu’une blessure à l’épaule a obligé à reporter deux fois (Dax puis Saragosse). C’est finalement Arles qui l’a vu se faire consacrer matador de toros début 2025. Après une première temporada qui lui a permis de toréer 12 fois, 2026 s’annonce comme la temporada clé dans sa jeune carrière. Tertulias a rencontré Tristan Barroso.
Tertulias : «Tu es un jeune homme, tu es un jeune torero qui a déjà une carrière qui avance. Comment définirais-tu aujourd’hui le moment que tu traverses? »
Tristan Barroso : « C’est le moment des débuts comme matador. Chaque jour c’est une nouvelle après-midi. C’est un moment agréable. Je suis un jeune torero et j’ai plein de choses à dire. Le public te connaît encore peu, bien sûr, mais je crois que c’est important pour la tauromachie d’avoir des cartels avec des figuras, bien évidemment, mais accompagnées de nouvelles têtes. Je crois surtout que les aficionados le réclament en ce moment. »
Tertulias : « Par rapport à ce jeune âge, on dit que le torero, est un chemin de solitude et de vérité, très éloigné de ce que un jeune homme comme toi pourrait vivre. Comment vis-tu l’exigence qui pèse sur toi? »
Tristan Barroso : « On vit une époque où les aficionados sont très exigeants, même quand tu es en “sans picadors” mais je le vis bien car au final c’est vrai que tu gagnes en maturité rapidement. Dès que tu es très petit, tu affrontes des situations que peu de personnes de mon âge vivent. c’est une motivation de tous les jours pour être préparé au mieux. C’est vrai que l’exigence aujourd’hui est forte, et je sais que je suis attendu mais j’aime aussi cela. En France je sens la chaleur des gens mais je cherche à ce que le public ne me voit pas comme leur petit torero français. Quand le toro sort, pas de traitement de faveur, l’exigence doit-être la même pour moi que pour un autre. »
Tertulias : « Et dans cette préparation, pour pouvoir être au top quasiment en permanence faut-il faire des sacrifices ou pas ? »
Tristan Barroso : « Des sacrifices ? je ne le vis pas comme cela car je fais quelque chose que j’aime, et qui me passionne depuis toujours. Bien sûr, il a fallu renoncer à certaines choses. Je pars beaucoup de temps hors de chez moi, je vois moins ma famille. C’est ma vie et je suis très heureux en faisant de ce que je fais, et je ne m’imagine pas à l’heure actuelle faire quelque chose d’autre. »
Tertulias : « Pour revenir à ta carrière, elle était assez linéaire jusqu’à la prise d’alternative. Arrive la blessure et elle est annulée deux fois avant que tu puisses enfin la prendre. Comment as tu vécu ce chemin chaotique ? »
Tristan Barroso : « Le jour où je me fais attraper, ç’est une matinée très importante pour moi. L’une des journées les plus importantes et dont le public se rappelle le plus. Mon épaule était cassée. De suite j’ai compris que l’alternative à Dax en août était impossible, j’avais des douleurs aigues. Même si tu gardes un espoir, il s’est vite effondré. Le plus dur à vivre a été le rendez-vous manqué à Saragosse. Je me fais attraper au moins de juillet, et après l’opération, on me laisse espérer un retour possible pour la feria du Pilar. Recommencer à bouger le bras est difficile, je ne parle même pas de toréer mais le plus dur c’est le mental. Voir la date s’approcher et que la situation ne s’améliore pas comme tu le souhaites, c’est un rêve qui s’effondre un peu plus chaque jour. »
Tertulias : « Quand as-tu compris que tu allais devoir renoncer? »
Tristan Barroso : « Je suis allé tienter deux semaines avant la date prévue d’alternative. Je me suis refait attraper en retombant sur le bras. J’ai mentalement accusé le coup car j’ai compris que je ne finirais pas 2024 comme matador de toros. Physiquement, tu t’entraînes avec énormément de douleurs. Plusieurs fois où je m’entraînais, j’ai dû arrêter parce que je ne pouvais plus. Tu vois que tu ne peux pas.
Les médecins, te soutiennent, mais ils te disent que tu vas pouvoir retoréer que dans 10 mois. Ce n’est pas facile. Je me suis fixé comme objectif de recommencer à tienter avant la fin de l’année 2024 et pouvoir reprofiter petit à petit de ma vie, de ma profession. J’ai pu le faire en allant chez Pincha juste avant Noël. L’année 2024, qui devait être une année importante, a été chaotique mais je l’ai terminée en train de toréer, donc j’étais heureux. »
voir la galerie photos
Tertulias : « Et donc tu prends l’alternative à Arles, pourquoi ce choix? »
Tristan Barroso : « Mon étape de novillero était terminée. J’ai pu toréer une derniere novillada piquée à Montoro, pour remettre le costume. Mon apoderado a parlé avec le maestro Juan Bautista. Rapidement j’ai adhéré à l’idée car même si je n’avais pas torée à Arles, j’apprécie les arènes. L’idée d’un cartel 100% français, un cartel d’ailleurs que j’aime beaucoup et j’espère qu’il pourra se répéter plusieurs fois en France ou en Espagne, a fini de me convaincre. Arles qui plus est se situe en début de temporada, cela me permettait d’attaquer la saison en tant que matador d’alternative. »

Tertulias : « Tu parlais de ton éloignement de la famille, comment vit-elle cela, l’éloignement, les sacrifices, le danger et les risques que tu prends? »
Tristan Barroso : « Au final, ta famille, elle s’habitue ou fait semblant de le faire. J’ai la chance d’avoir une famille qui me soutient et m’aide beaucoup. Mentalement il y a des moments qui ne sont pas faciles, car être torero, c’est une montagne russe émotionnelle et ils sont là quand il le faut. On ne se voit pas beaucoup car mes parents travaillent, je tientes beaucoup et j’ai la chance de toréer l’été donc de beaucoup voyager. Ils en ont pris leur partie et quand on se voit on en profite au maximum. »
Tertulias : « Et par rapport à la notion de danger et de risque, comment ils vivent cela de voir leur garçon mettre sa vie et son intégrité physique en jeu? »
Tristan Barroso : « Personnellement, je ne m’en rends pas compte. Un torero est un peu égoïste. Quand je suis en train de toréer je ne le vois pas, donc je ne les vois pas souffrir pour moi. C’est vrai que ça ne doit pas être facile de voir son fils se jouer la vie. Comme je te l’ai dit tout à l’heure, ils me soutiennent énormément et c’est ce qui est important pour moi. »
Tertulias : « Et par rapport au danger, est-ce que la peur t’accompagne en général? »
Tristan Barroso : « Bien évidemment, celui qui te dit qu’il n’a pas peur, va te mentir. Le toro fait très peur. mais plus que la peur, c’est l’appréhension de décevoir les gens qui croient toi, ou de ne pas être à la hauteur d’une après-midi importante qui prend le dessus. »
Tertulias : « Comment tu gères tout ça ? »
Tristan Barroso : « Mentalement c’est le plus important pour nous, car au final tu peux être très fort physiquement, tu peux être entrainé, si tu arrives dans une arène où la pression est plus forte, sans le mental tu perds tous les moyens. Je me prépare moi-même. Pour être un figura il faut que tous les jours où tu torées soient importants et que dans l’arène tu puisses te grandir pour être à la hauteur. »

Tertulias : « Je me suis toujours demandé ce qui se passe dans la tête d’un torero avant la première passe après avoir pris les trastos et se diriger vers le toro? »
Tristan Barroso : « Dans ce moment-là, je te dirais que c’est là où tu penses le moins car tu n’as pas le choix que d’aller te mettre devant le toro. C’est dans la chambre d’hôtel que le cerveau est le plus sollicité. Les après-midi sont très longues. Les secondes se convertissent en minutes, les minutes en heures. C’est là où j’ai le plus de peur, avant les corridas. Tu penses beaucoup, trop, parfois. Après, quand je commence à m’habiller, dans ce rituel que j’aime beaucoup, ça va mieux. Le voyage dans le fourgon est un moment délicat aussi, car tu penses beaucoup, tu es très concentré, et le temps est compté avant de faire le paseo. C‘est finalement au patio de caballos que je me tranquillise un peu plus. Et quand il y a le toro, on entre en action. »
Tertulias : « Dans la chambre, as-tu besoin de monde autour pour essayer de chasser les pensées négatives? »
Tristan Barroso : « Il y a des après-midi, j’aime bien être seul, pour essayer de dormir ou de se reposer du moins. Globalement, c’est vrai que j’aime bien avoir du monde pour parler avec des gens que j’apprécie, les voir, rire avec eux. En fait j’essaie de normaliser ma journée. »
Tertulias : « Parlons de ta tauromachie. En quelques mots, comment définirais-tu ton toreo? »
Tristan Barroso : « J’ai toujours aimé le toreo classique et pur même si c’est vrai que j’aime apporter un peu de nouveauté chaque après-midi. J’aime bien surprendre, avoir ce petit moment où les gens ont un peu peur, ou ne s’attendent pas à ce que je vais faire. J’ai une personnalité assez forte depuis que je suis petit, je pense et je souhaite être différent des autres toreros. Etre “moi” au final mais en étant un torero différent chaque jour. »

Tertulias : « As-tu un besoin absolu de la connexion avec le public? »
Tristan Barroso : « J’ai une facilité pour ça et les gens connectent très vite avec moi la plupart du temps. J’aime bien avoir l’attention du public à 100%, j’aime bien absorber les regards des gens, c’est quelque chose d’important. »
Tertulias : « Qu’est-ce qu’il y a aujourd’hui dans ta tauromachie comme point forts et ceux que tu souhaites améliorer ? »
Tristan Barroso : « Je me considère comme un torero assez puissant qui domine pas mal la charge. J’ai un toreo varié. Ce que je suis en train de travailler chaque jour, c’est la mise à mort car j’ai pinché pas mal de toros de triomphes. Je travaille toujours à trouver le toreo le plus doux possible chaque jour et que le toro passe le plus prés de moi. Au final, tu dois être un meilleur torero chaque jour, pour devenir un torero plus mature, plus fait. »
Tertulias : « Est-ce facile d’analyser le toro quand on est en piste, pour arriver à adapter ta réponse technique et artistique? »
Tristan Barroso : « C’est très important car tu dois t’adapter au toro au début, même si à la fin, tu dois oublier un peu la technique car la tauromachie, c’est de l’émotion, de l’art, et très personnel comme démarche, Je pense le lire le mieux possible car j’ai la chance de faire beaucoup de tentaderos dans pas mal de ganaderias, avec des encastes totalement différents. Donc, j’apprends énormément et j’ai beaucoup plus de facilité à lire le toro en piste. »
Tertulias : « Il y a des modèles qui t’inspirent? »
Tristan Barroso : « Un qui réunit tout, la tauromachie en général, la pureté, l’art, l’entrega, c’est Morante. C’est mon torero préféré aujourd’hui, de demain et d’après demain, ça ne changera jamais. »
Tertulias : « C’est plus un baroque qu’un classique, non? »
Tristan Barroso : « J’aime Julio Robles, c’est un torero que j’aime beaucoup, Manzanares padre, Yiyo mais Morante reste au-dessus. »

Tertulias : « En quoi ça influence ta manière de toréer ? »
Tristan Barroso : « En rien. Je veux pas lui ressembler car Morante il y en a qu’un mais je regarde beaucoup son esthétique. Avec la cape, pour moi, c’est le meilleur, avec la muleta c’est le meilleur aussi. Je regarde, j’apprends beaucoup, et je m’alimente énormément de sa tauromachie. Après comme je l’ai dit chacun a sa manière de toréer. Je ne veux pas copier quelqu’un, parce que, au final, la copie, elle n’est jamais bonne. Celui qui est bon, c’est l’original. »
Tertulias : « Dans ta jeune carrière y’a t-il des faenas qui t’ont particulièrement marqué et dont tu gardes un souvenir ? »
Tristan Barroso : « J’en ai plusieurs dans ma tête. L’une des moments les plus forts, je crois que ça a été Mont de Marsan en novillada. Cette année, il y a eu une faena à Munera un village près d’Albacete avec une corrida de Pallares. J’ai toréé comme de salon , très doucement, au ralenti. Ce sont deux souvenirs forts. Après, dans chaque après-midi, il y a des moments forts dont tu te rappelles un peu plus. Saragosse en octobre fut une après-midi importante avec 12 000 personnes debout quand je torée, c’est quelque chose de fort. Je me rappelle aussi, le début de faena à Dax, cette année, à genoux au milieu de l’arène. »
Tertulias : « Qu’est-ce qui fait grandir le plus, un succès ou un échec ? »
Tristan Barroso : « Bien sûr, les échecs t’apprennent beaucoup plus même s’il faut essayer d’en avoir le moins possible. En tant que matador d’alternative, les erreurs et les échecs coûtent chers alors je te dirais dans l’avenir que je préfère apprendre de mes succès (sourires) et j’espère en avoir beaucoup. »
Tertulias : « Quels sont tes objectifs pour l’an prochain ? »
Tristan Barroso : « Le premier c’est de confirmer à Madrid et cela devrait se faire cette année. Ce que je souhaite surtout c’est de continuer à créer l’envie du public et de l’aficionado de me voir. Continuer dans le genre de cartel où j’ai été programmé cette année car je crois que j’ai montré au public que j’étais capable d’avoir de la compétition avec les grands. »
Tertulias : « Quand tu étais gamin à l’école de Richard Milian, est-ce que, sincèrement, tu pensais qu’un jour tu serais matador de toros? »
Tristan Barroso : « A cette époque je ne le savais pas encore, j’étais dans un rêve. Au début, je n’imaginais en être où je suis là aujourd’hui. Les rêves se sont réalisés avec beaucoup de sacrifices, de mental et dans le bon timing. Rêver à quelque chose c’est bien mais il faut se donner les moyens de le réaliser. »
Tertulias : « Si tu devais adresser un conseil à un jeune qui veut venir torero, quel serait-il? »
Tristan Barroso : « Pour commencer, avertir que c’est une profession très dure, qui demande des sacrifices. Il faut donc tout donner, pour tirer le meilleur de ses capacités afin de commencer. C’est une profession dure et magnifique, une des seules professions où tu vas consciemment te jouer la vie en ayant une sensation unique avec un animal fort, puissant et dangereux.
Sentir un toro à côté de toi, c’est quelque chose de magique. Très peu de personnes au monde peuvent faire ça parce qu’il faut avoir un grain de folie pour y arriver, donc un jeune s’il veut réussir doit cultiver sa folie. »

Tertulias : « Crois-tu que la tauromachie peut interesser la jeunesse? »
Tristan Barroso : « C’est une fierté que je ressens sur ce sujet là. En ce moment, je crois que dans la plupart des arènes, il y a énormément de jeunes. C’est important pour nous les jeunes toreros de regarder les tendidos avec autant de jeunesse. C’est une sensation agréable de penser que la tauromachie à un avenir et qu’il y a un regain d’aficion. »
Tertulias : « J’aimerais , pour finir, savoir si pour réussir en tant que torero, il faut savoir comme toi quitter la France? »
Tristan Barroso : « En France il y a moins de ganaderias qu’en Espagne.Je suis parti à 13 ans à l’acole taurine de Badajoz. Cette école a un budget énorme, et c’est vrai que c’est beaucoup plus facile entre guillemets. Enfin facile, il y avait 100 élèves et il a fallu montrer que j’étais capable de me positionner le premier. France ou Espagne, il n’y a rien de facile et, au final c’est toi qui peut tout changer dans ta vie.
Il faut quand même reconnaître que pour être torero, il y a plus d’opportunités en Espagne même si en France, il y a pas mal de novilladas sans picadors. Pour construire réellement ta carrière, c’est entre guillemets plus simple en Espagne. Il y a plus d’opportunités. »
À travers ses mots, Tristan Barroso dessine le portrait d’un jeune matador lucide sur les exigences de son métier, mais habité par une passion solide. Entre la blessure qui a retardé son alternative, les sacrifices personnels, la pression quotidienne et l’envie continue de progresser, il avance et gagne en maturité. 2026 sera la saison de la confirmation, celle où il devra transformer les attentes en réalité. Mais une chose est sûre : Tristan Barroso sait où il veut aller.
Propos recueillis par Philippe Latour

