Morante ne reviens pas s’il te plaît!
Morante ne reviens pas, s’il te plaît !
D’aussi loin que je me souvienne, dès que j’ai vu le génie de La Puebla, je suis devenu Morantista. Cela m’a valu et me vaut encore quelques débats houleux marqués du sceau de la passion avec ceux qui le comprennent et ne le comprendront jamais. Je n’ai nulle envie d’épiloguer une nouvelle fois sur le thème car être Morantista ne s’explique pas mais se vit tout simplement. Bref…

Un au revoir pas un adieu
Il est parti un 12 octobre, au sommet. Sans avertissement mais sans chute, sans la lente érosion qui accompagne tant de fins de carrière bien que non sans usure visible. Celle du temps qui réveille les démons personnels d’un homme tourmenté, et d’un artiste dans sa plénitude absolue. Conflit central du moi et du surmoi
Morante de la Puebla a quitté les ruedos comme on ferme une porte avec fracas au bon moment. Mais ce jour-là, il a pris soin de dire que ce n’était pas un adieu mais un au revoir.
Cette formule laisse une fêlure, une possibilité mais aussi un piège. Une phrase qui ouvre une brèche. Une phrase qui nourrit aujourd’hui bien des attentes.
La pression du retour
Depuis, les rumeurs s’épaississent. Les appels du pied se multiplient. Madrid, Séville, les deux pôles symboliques de sa carrière, aimeraient revoir Morante fouler le sable en 2026. Garrido et Garzón le courtisent ouvertement. Comme si l’histoire, déjà écrite, devait absolument se prolonger d’un chapitre supplémentaire. Mais à quoi bon ?
Le départ de Morante a été un choc. Un vrai. Rare, aujourd’hui. Il a laissé le toreo orphelin d’un poète de l’absolu. Celui qui faisait encore croire que l’inspiration pouvait primer sur la statistique, que l’art pouvait surpasser le résultat, que le désastre pouvait être un probable plus qu’un possible.
Revenir maintenant, ne serait-ce pas affaiblir la portée de ce départ, en réduire la puissance symbolique. Transformer un point final en points de suspension. Or Morante n’est pas un torero de parenthèses. Car Morante n’est pas seulement un torero.
Psychée et excellence artistique
Parler du départ de Morante de la Puebla sans évoquer sa fragilité psychique serait malhonnête. Mais en parler sans précaution serait indécent. Il ne s’agit ni d’expliquer son génie par la maladie, ni de réduire l’artiste à sa bipolarité. Il s’agit de comprendre comment, chez lui, la souffrance mentale et l’excellence artistique ont coexisté, parfois jusqu’à l’insupportable.
C’est un homme traversé par une fragilité psychique connue, assumée. Ce « moi » vulnérable, exposé à la douleur mentale, à l’épuisement intérieur. Face à cela, s’est construit au fil des années un « surmoi » artistique qui écrase : celui de l’absolu, de la beauté parfaite, de l’hommage sans concession à l’histoire du toreo.

Jamais il n’a été aussi grand que lorsqu’il allait mal. L’arène, pour lui, n’était pas un simple lieu de travail. C’était un endroit où le jugement intérieur se taisait. C’était un espace de résolution temporaire. Face au toro, il n’y avait plus l’idéal, plus la culpabilité, plus la pression du lendemain. Il n’y avait que la vérité du geste. Et dans cet instant-là, Morante touchait à une forme de paix. La piste devenait le seul endroit où il pouvait être, sans se juger.
Mais cette mécanique a ses limites. Car plus la légende grandit, plus l’attente devient cruelle. Chaque tarde nourrit un idéal impossible à égaler. Morante n’affrontait plus seulement le toro. Il affrontait son propre mythe.
Acte de survie
Arrêter, ce 12 octobre, ne fut pas une fuite. C’était peut-être un acte de survie. Un refus que le toreo ne devienne à son tour un lieu de souffrance. Une manière de protéger l’homme, là où l’artiste avait déjà tout donné.
Dès lors, la question du retour change de nature. Revenir ne serait pas neutre. Ce serait revenir sous le poids d’une pression collective, celle de l’afición, des plazas, de l’histoire elle-même. Une attente exponentielle. Une exigence démesurée. Et sauf miracle répété, chose que le toreo n’accorde jamais, le risque serait immense : celui de la déception. Non par manque de talent, mais par excès d’idéal.

Le toreo ne pardonne pas le retour de trop. Il accepte la légende, il chérit la nostalgie, mais il sanctionne la redite. Morante est parti en laissant intact son mystère, son aura, sa part d’ombre et de lumière. Revenir, ce serait s’exposer à l’érosion, au doute, à l’injustice parfois d’un public qui oublie vite ce qu’il a adoré. Alors non, ce texte n’est pas une supplique égoïste, encore moins un refus définitif. C’est un acte de respect.
Morante a offert au toreo une sortie rare : digne, forte, presque artistique en elle-même. Laissons-la vivre. Laissons l’au revoir flotter, sans l’obliger à devenir autre chose.
Un départ sans retour
Il est des actes forts qu’il faut savoir respecter, pour se respecter soi-même, pour rester droit quelque-soit la souffrance endurée au risque de se trahir soi-même, et avoir un mal fou à soutenir le reflet de son propre miroir.
Morante est parti en laissant un vide. Alors oui, il a parlé d’un au revoir. Mais parfois, respecter un homme, c’est ne pas le forcer à transformer cet au revoir en épreuve ou alors, seulement si nous croyons au miracle de lui voire faire encore ce que personne d’autre ne sait faire : déjouer l’attente, trahir la logique, et transformer l’impossible en évidence.
Lui demander de revenir, c’est peut-être lui faire oublier que les plus grands gestes sont parfois ceux que l’on ne refait pas. Alors José Antonio Camacho, pour une dernière danse, viens dire adieu à la Maestranza qui te chérot tant et attend en retour un ultime geste d’amour en retour mais s’il te plaît Morante ne reviens pas !
Philippe Latour
