Juan Luis Fraile : » retrouver la France »
Juan Luis Fraile : » retrouver la France »
Juan Luis Fraile est fidèle à une certaine idée du toro que son père lui a légué. À la tête de deux fers aux profils bien distincts — Juan Luis Fraile, d’encaste Graciliano, et María Cascón, de type Atanasio, il cherche l’équilibre entre exigence sanitaire, sélection au campo et difficultés du marché, dans un contexte où l’encaste Domecq est dominante. Tertulias l’a rencontré.
Tertulias : Parlons d’abord de l’identité de la ganadería. Quand on parle de Juan Luis Fraile, on parle avant tout d’une histoire familiale. Peux-tu nous rappeler les origines de cet élevage ?
Juan Luis Fraile : Cette ganadería porte notre empreinte. C’est mon père qui l’a achetée en 1972. Il l’a acquise auprès de Germán Pimentel, au début du mois de février, à deux associés importants qui l’avaient eue entre leurs mains pendant un an et demi. Ensuite, mon père a repris l’ensemble : les vaches et tous les mâles, et il a commencé à travailler pas à pas, doucement, progressivement. Il y avait déjà une base solide, une ganadería très brave, et cet encaste plaisait énormément à mon père. Il a su lui donner sa propre personnalité.
Tertulias : Ton père a donc eu une grande influence dans la manière d’élever votre toro bravo, non ?
Juan Luis Fraile : Oui, bien sûr. Comme je te le disais, on est dans un encaste très brave. Il venait de Graciliano Pérez Tabernero, ce qu’on appelait alors « les Miura de Salamanque ». La ganadería est passée entre deux mains pendant trois ans avant que mon père ne l’achète. Il a dû repartir pratiquement de zéro, car ils ne lui ont laissé aucune information, aucune note sur les vaches. Il a dû énormément retienter, retienter beaucoup les vaches et avancer quasiment les yeux fermés.
Tertulias : Tu te souviens de cette époque, quand tout était en train d’être retienté ? Ton père te parlait de ces tentaderos ?
Juan Luis Fraile : Les tentaderos ont été réalisés par Dámaso Gómez, un torero de la maison. Il y avait beaucoup de vaches, certaines dont il ne se souvenait même plus. Pour être honnête, je ne me rappelle pas avoir beaucoup parlé de cela avec mon père.
Tertulias : Comment parvient-on aujourd’hui à maintenir votre identité ganadera dans un monde taurin qui évolue vers d’autres formes d’élevage ?
Juan Luis Fraile : Nos débuts se sont faits en France. En France, l’afición — aujourd’hui peut-être un peu moins qu’à l’époque — était très amoureuse du toro, des encastes, de ce type d’encaste dur. Notre première corrida a été à Vic-Fezensac, puis à Orthez, Bayonne pendant de nombreuses années, Mont-de-Marsan… C’est grâce à la France que nous nous sommes fait un nom. Ensuite, nous avons beaucoup lidié à Bilbao et à Madrid. Et, au fond, cette ganadería est une ganadería d’aficionados.
Tertulias : Penses-tu que si elle plaît, c’est uniquement parce qu’elle est dure ?
Juan Luis Fraile : Non. C’est une ganadería dure, bien sûr, mais surtout une ganadería très encastée, avec beaucoup de personnalité, qui transmet énormément, et surtout très brave au cheval. Et cela, en France, on aime beaucoup. En France, la suerte de varas est très appréciée. Voir un toro charger depuis le milieu de l’arènens du milieu, honnêtement, cela, en Espagne, on ne le voit quasiment plus.
Tertulias : Quel est ton regard sur l’évolution du toreo ?
Juan Luis Fraile : On torée mieux qu’il y a trente ans, mais je vois beaucoup moins de personnalité. Aujourd’hui, à quelques exceptions près, tous les toreros toréent de la même manière. Tu peux en remplacer un par un autre, et c’est presque pareil.
Et le toro moderne aussi : un toro de mono-encaste, qui transmet peu. Il charge bien, il est facile, mais pour celui qui est assis dans les gradins, il ne transmet pratiquement rien. Le toro doit transmettre, il doit y avoir de l’émotion. Le toro doit transmettre pour que celui qui regarde sente qu’il y a du danger. Et le toro moderne transmet peu de danger. Il donne une embestida très facile, au point que beaucoup de gens pensent qu’ils pourraient le faire eux-mêmes.
Tertulias : Penses-tu que les toreros toréent mieux aujourd’hui grâce à ce type de toro, ou bien qu’ils toréent mieux ce toro-là que les vôtres ?
Juan Luis Fraile : Avec notre toro, il n’est pas facile de toréer comme s’ils étaient face à un toro moderne. Notre toro impose une grande dose de sérieux et transmet énormément. Il faut tout faire très lentement, très correctement, pour que le toro n’apprenne pas. Ce n’est pas un toro facile, et les toreros d’aujourd’hui ne sont pas préparés pour affronter ce type de ganadería.

Tertulias : Comment faudrait-il se préparer pour toréer vos toros ?
Juan Luis Fraile : Les écoles apprennent à toréer sans personnalité, comme s’ils toréaient un caretón. On y forme les jeunes uniquement à toréer des encastes faciles. Et ensuite, quand sort un toro d’encaste comme le nôtre, ils ne savent pas comment le prendre, d’aucune manière.
Tertulias : Quel conseil donnerais-tu à un jeune torero pour affronter vos toros ?
Juan Luis Fraile : C’est difficile de lui donner un conseil. Notre toro est noble, même si cela peut paraître le contraire. C’est un toro très noble. Mais ce qui se passe, ce sont les regards : ce regard-là, il impressionne le torero, il lui fait peur. Aujourd’hui, les jeunes toréent très peu. Et quand on les met devant une corrida de notre encaste, ils ne savent pas comment s’y prendre.
Avant même de toréer, ils ont déjà peur. Et si le toro voit que tu as peur — car c’est un toro très intelligent, qui apprend très vite — alors tout devient compliqué. Il faut faire les choses parfaitement pour que le toro charge bien. Si le torero est déjà effrayé, il est très difficile de construire une faena.
Tertulias : Tu as un encaste très marqué. Qu’est-ce qui t’attire le plus dans cet encaste ?
Juan Luis Fraile : J’aime sa vivacité. J’aime la manière dont ils partent au cheval, l’alegría avec laquelle ils chargent, leur galop. C’est un toro qui apporte beaucoup au spectateur. Un toro d’aficionado. Un toro pour la Fiesta.
Tertulias : Penses-tu qu’il y a aujourd’hui moins d’aficionados sur les gradins ?
Juan Luis Fraile : Le problème, c’est que l’aficionado d’aujourd’hui s’est formé avec le toro moderne, et donc avec ce qu’il voit. Aujourd’hui, on voit un autre type de toro, auquel manque la vivacité que possèdent ces toros-là, ceux d’un encaste comme le nôtre ou proche du nôtre. Cela, on ne le voit plus.
Tertulias : Quand tu tientes, que recherches-tu en général ? Quels sont les critères essentiels au moment de la sélection ?
Juan Luis Fraile : Un animal brave et encasté, qui pousse au cheval, s’arrache avec alegría et qui, à la muleta, ne s’arrête pas.

Tertulias : Comment se déroule un tentadero chez vous ?
Juan Luis Fraile : Au cheval, la vache vient au moins cinq ou six fois. On la pique, on la fait saigner, puis vient la muleta. Comme je te l’ai expliqué, il faut que cela transmette et que cela fasse transpirer le torero.
Tertulias : Pour toi, la sélection relève-t-elle de la science ou de l’intuition ?
Juan Luis Fraile : Des deux. Il faut beaucoup regarder les familles. L’intuition est importante, car une ganadería a généralement la personnalité que le ganadero veut lui donner. Si tu es un ganadero qui aime le toro brave et encasté, il faut sélectionner les vaches qui apportent cette transmission.
Tertulias : Quelles sont aujourd’hui les principales difficultés du métier de ganadero ?
Juan Luis Fraile : Les problèmes sanitaires. Aujourd’hui, le sanitaire est extrêmement compliqué. La tuberculination, la brucellose nous pénalisent énormément. Il y a de plus en plus de maladies : la langue bleue, entre autres. Nous avons connu un très grave problème de tuberculose. Ils nous a pratiquement décimé la ganadería, nous laissant à peine une trentaine de vaches. Et nous avons dû recommencer presque de zéro.
Tertulias : Quand cela s’est-il produit ?
Juan Luis Fraile : C’était dans les années 1990, de 1999 à 2000, puis jusqu’en 2010. On nous a abattu beaucoup de vaches, beaucoup de familles. Nous avons perdu de nombreuses lignées et nous avons dû, pratiquement, tout reconstruire de zéro. Notre encaste est aujourd’hui quasiment unique en Espagne, car en Graciliano pur, il n’y a pratiquement plus que le nôtre.
Tertulias : Raconte-nous cette expérience, car j’imagine que ce sont de très mauvais souvenirs, non ?
Juan Luis Fraile : Oui, on le vit très mal. À chaque fois, on souffre énormément. La vérité, c’est que cela t’enlève le sommeil. C’est quelque chose que seul celui qui le vit peut vraiment comprendre, à quel point on traverse des moments difficiles.
Tertulias : Et comment t’es-tu mentalisé pour repartir de zéro ?
Juan Luis Fraile : Parce qu’il faut avoir beaucoup d’afición. Cette ganadería, tu as grandi avec elle, chez toi. Tu la considères comme un membre de la famille, comme une partie de ta propre famille, et tu ne sais pas vivre sans elle. L’essentiel, c’est d’avoir une afición profonde.
Tertulias : J’imagine donc que les difficultés économiques sont aussi présentes, non ?
Juan Luis Fraile : Oui, bien sûr. Ce qui se passe, c’est que dans notre cas, ce n’est pas comme chez d’autres ganaderos. Nous vivons aussi d’autres productions agricoles et d’élevage. J’ai du bétail, de la viande, des porcs de bellota, des brebis… Cela nous permet d’équilibrer un peu : ce que nous perdons d’un côté, nous le compensons de l’autre.

Tertulias : Le second fer, celui de María Cascón, vous permet-il de compenser les difficultés de Juan Luis Fraile et de son encaste Graciliano ?
Juan Luis Fraile : Sur le plan sanitaire, nous avons moins de problèmes, car le Graciliano, étant une ganadería pure, présente toujours davantage de problèmes de consanguinité et donc plus de difficultés sanitaires. C’est un encaste plus sensible aux maladies. Celui de María Cascón est davantage de type Atanasio. L’Atanasio est plus résistant, c’est un encaste plus solide. Mais aujourd’hui, les toreros posent aussi beaucoup de conditions au moment de toréer… Aujourd’hui, ils ne veulent que ça — et je ne suis pas contre Domecq — mais aujourd’hui, tous les toreros veulent toréer du Domecq.

Tertulias: La sélection des vaches de María Cascón est-elle la même que celle de Juan Luis Fraile ?
Juan Luis Fraile : Au cheval, nous exigeons le maximum. Là, on leur demande beaucoup. Nous recherchons un type d’animal plus noble, plus toréable. Depuis que nous avons adopté cette ligne, depuis l’an 2000, nous avons obtenu de bons résultats. La vérité, c’est que nous avons su trouver l’équilibre.
Tertulias : Vas-tu sortir en corrida avec María Cascón ?
Juan Luis Fraile : Oui, cette année nous allons sortir autour de Madrid.
Tertulias : Quand reviendras-tu en France ?
Juan Luis Fraile : J’en aurais vraiment envie. J’aime beaucoup la France, parce que c’est une afición très sérieuse, très respectueuse, et j’y ai beaucoup d’amis. La vérité, c’est que la France me plaît énormément. À Orthez, cette année, ils nous ont contactés pour lidiar, mais nous ne nous sommes pas entendus. En France, j’aimerais revenir comme à l’époque de mon père, à Bayonne.
Tertulias : Et 2026, comment se présente la saison ?
Juan Luis Fraile : J’ai tout vendu. J’ai une corrida préparée pour Madrid, douze toros de Graciliano. Nous avons aussi deux novilladas supplémentaires. Du côté de Cascón, nous avons une novillada pour Calasparra, et une autre qui est vendue mais qui n’a pas encore de plaza définie.
Tertulias : Comment vois-tu l’avenir de la ganadería?
Juan Luis Fraile : De notre côté, il y a beaucoup d’afición, et c’est le plus important pour continuer. Espérons que tout se passe comme je te le dis. Pour toréer nos toros, il faut des toreros très faits, avec beaucoup d’expérience. Ce type d’encaste exige d’avoir beaucoup toréé, et bien sûr, il n’est pas facile de se mettre devant eux.
Tertulias : que peut-on alors te souhaiter ?
Juan Luis Fraile : De la chance, et que nous allions bientôt en France.
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Attaché à une tauromachie de vérité, Juan Luis Fraile regarde l’avenir avec prudence mais détermination. Il nourrit un souhait qui dépasse les chiffres et les contrats : retrouver la France, son public exigeant et respectueux, et renouer avec une histoire familiale qui a marqué son parcours
Propos recueillis par Francisco et Philippe Latour
