Daniel Crespo « A coeur ouvert »
Daniel Crespo « A coeur ouvert »
Torero du Puerto de Santa María, Daniel Crespo s’impose peu à peu comme l’un des noms à suivre de sa génération. Sincère et animé par une tauromachie de vérité, le gaditan avance loin des projecteurs, travaillant avec exigence en compagnie de Luisito son apoderado. Annoncé au cartel de la prochaine corrida de Gamarde, il va se présenter devant l’afición du Sud-Ouest avec l’envie de confirmer et de marquer les esprits. Rencontre avec un torero en construction, lucide sur un parcours jonché jusqu’à présent de plus d’épines que de roses et déterminé à saisir chaque opportunité. Tertulias a rencontré celui qui pourrait être une des bonnes surprises de la temporada dans un entretien à coeur ouvert.
Tertulias : « En quelques lignes, peux-tu te présenter, s’il te plaît ? »
Daniel Crespo : » Je suis matador de toros originaire du Puerto de Santa María. Même si je n’ai pas d’antécédents taurins à proprement parler — dans ma famille, il n’y a jamais eu de professionnel de la tauromachie —, il y a en revanche toujours eu des aficionados, surtout du côté de la famille de mon père. Des deux côtés, mon grand-père l’était. Du côté de ma mère, il y a même eu des personnes qui travaillaient aux portes, contrôlaient les billets, comme portier de la plaza. Mon père a ensuite travaillé à la taquilla, et mon grand-père ainsi que ma tante sont ceux qui ont été les plus passionnés, abonnés pendant de très nombreuses années à la plaza.
Tertulias : « Comment est venue l’aficion et l’envie de toréer ? »
Daniel Crespo : « Aller aux arènes et voir des corridas était quelque chose de tout à fait normal. C’est en 2006 que j’ai été pris de passion. Ce fut la première année où j’ai pris l’abonnement avec mon grand-père et ma tante. Morante a réalisé une faena spectaculaire. C’est à partir de là que je me suis dit que le toreo m’était entré dans les veines.
Je ne connaissais rien, je ne savais pas vraiment ce que je voyais à ce moment-là. Ce qui m’a surtout marqué, c’est l’impact que cela a eu sur le public. Je regardais autour de moi et ce qui m’a le plus touché, c’est l’homme qui était assis à côté de moi, en train de s’émouvoir. »
Tertulias : « Tu le connaissais cet homme? »
Daniel Crespo : « Non… mais il y avait de l’autre côté un ami de mon grand-père en train de pleurer. Ce sont ces choses qui m’impactèrent le plus. Cela m’a poussé à chercher, à comprendre comment j’avais touché la magie de ce qu’est le toreo, comment un homme est capable de transmettre de telles émotions. Et c’est à partir de là que je me suis inscrit à l’école taurine.«
Tertulias : « Et qu’en ont pensé tes parents? »
Daniel Crespo : « En sortant de la plaza, j’ai dit à ma tante que je voulais m’inscrire à l’école taurine. Je n’avais alors aucune connaissance du monde du toro. Elle, pour m’éviter de m’inscrire à seulement onze ans, m’a dit que l’école la plus proche était l’école taurine d’Algeciras, et d’ici à Algeciras il y a une heure de route. “Comment veux-tu t’inscrire là-bas ?”, m’a-t-elle dit.
Je ne savais pas qu’il existait une école à Jerez. Ensuite, j’en ai parlé à mon père. Je lui ai dit que je voulais m’inscrire dans une école taurine et apprendre à toréer. Il avait un collègue de la billetterie qui était ami avec Antonio Lozano, le maestro de l’école de Jerez. C’est comme ça qu’ils m’ont inscrit à l’école taurine de Jerez, et cette année-là, j’ai commencé à m’y entraîner.
Les cours étaient les lundi, mercredi et vendredi. Je pense avoir été l’un des rares élèves à ne manquer aucun jour d’entraînement. Je pouvais parfois manquer l’école, mais l’école taurine, je ne l’ai jamais manquée. Ça me passionnait, ça m’impressionnait..»
Tertulias : « A quel moment tu prends conscience que tu peux essayer d’en faire ton métier ? Parce qu’entre l’école et le professionnalisme, il y a un pas énorme?»
Daniel Crespo : « Peut-être quand je suis devenu professionnel, quand j’ai débuté avec picadors.
À l’école, quoi qu’on en dise, on reste des enfants qui apprennent. Au fond, ça reste un jeu… jusqu’au moment où tu deviens professionnel, où tu débutes avec picadors, où les déplacements sont plus lointains, où tu commences à payer des gens, à gagner de l’argent. C’est là que tu réalises que ça devient sérieux. Et honnêtement, cette première année avec picadors, c’est là que je me suis confirmé que tout avait changé. C’était en 2013. »
Tertulias : « Quand t’es-tu rendu compte que la tauromachie n’est pas un jeu?«
Daniel Crespo : « Je crois que c’est quand je me suis mis pour la première fois devant un toro. C’était un Santi Domecq lidié à huis clos. J’avais 14 ans et c’était ma première année de becerrista. De muleta, je l’ai passé deux ou trois fois. Sa réaction, sa manière de regarder, les plis de la peau, sa texture, son expression presque humaine quand il te regarde, m’ont fait comprendre que c’était bien plus sérieux que ce que je faisais jusqu’ici.»

Tertulias : « A partir de ce moment, comment s’est déroulée ta carrière?«
Daniel Crespo : « Après avoir toréé ce toro, quand j’ai commencé à toréer comme becerrista et que j’ai tué mon premier becerro. J’ai su que je voulais devenir torero. J’ai franchi les étapes jusqu’à l’année 2012. Je revenais du Mexique, lors de ma dernière étape comme novillero sans picadors, par l’intermédiaire de l’école. À cette époque, j’avais — et j’ai toujours — une relation d’amitié avec le maestro Iván Vicente, de Madrid. Il m’a invité à passer quelques jours chez lui, à aller tenter au campo, chez ses apoderados. À peine arrivé, nous sommes allés au campo, et là se trouvait Antonio Corbacho (ndlr : apoderado historique de José Tomas), aujourd’hui disparu. Je ne le connaissais que par les histoires que j’avais entendues.
Je me suis mis devant un macho en tentadero. Il m’a attrapé plusieurs fois. Je me relevais, je revenais me confronter. À la fin, il s’est approché de moi, m’a demandé qui j’étais, d’où je venais, les questions habituelles. Je n’avais pas encore débuté avec picadors. Et il m’a dit : « On va faire une chose : tu vas rester ici, à Madrid. Je vais parler à ces messieurs — les ganaderos, les frères Pérez Villena — pour qu’ils t’apodèrent, et moi je serai derrière toi pour t’aider à commencer ton étape avec picadors. »
Tertulias : « Qu’est-ce qui t’est passé par la tête ce jour-là ?«
Daniel Crespo : « Je venais de l’école taurine, avec la mentalité d’un gamin. Et soudain, on me dit : « On va t’apodérer, on va te faire débuter avec picadors. » C’était un saut énorme. C’était exactement ce que je cherchais : que quelqu’un se fixe sur moi, qu’on m’apodère pour pouvoir franchir un cap. Et que ça arrive comme ça, dans un tentadero, sans prévenir… je ne m’y attendais pas.
Et surtout, la manière dont Antonio Corbacho m’a parlé. Il m’a dit : « Tu vas rester ici. Et vu ta façon de toréer, les qualités que je vois en toi, à la fin de l’année tu vas prendre l’alternative. ». Quand tu racontes ça à tes amis, à tes parents… c’est une joie immense. Mais c’est là que tu te rends compte que ça commence vraiment. Parce que les épreuves de Corbacho n’étaient pas n’importe lesquelles : pour me préparer, il faisait venir des toros de Baltasar Ibán, des toros sobreros de la saison, très sérieux. Il fallait montrer ce qu’on avait vraiment à l’intérieur.
Corbacho
Je me souviens d’un tentadero : plusieurs maestros toréaient, et ils avaient amené des toros pour les tuer à huis clos. On m’a sorti un novillo de Baltasar Ibán. À gauche, il se laissait un peu, mais à droite, il n’y avait pas une seule passe possible. Et il me disait : « Prends la droite. ». Le novillo me prenait, me jetait au sol, me donnait une correction. Je revenais, encore et encore… Il m’a mis sept fois par terre.
À la huitième fois que je me suis replacé du côté droit, le novillo a commencé à embister dans la muleta. Ca m’a démontré que ce n’est pas l’animal qui s’est fatigué, mais qu’à la huitième fois, ma mentalité avait changé. Ça m’était égal qu’il me prenne à nouveau. Et rien que par ma manière de me placer devant lui, par ma force mentale à ce moment-là, j’ai convaincu le novillo d’embister. J’ai convaincu Corbacho, et j’ai convaincu tous ceux qui étaient là ce jour-là. Et pourtant, je n’avais même pas encore débuté avec picadors.
Malheureusement, Antonio est décédé quelques mois plus tard. C’était en janvier-février 2013, l’année où j’ai débuté avec picadors. J’ai débuté en mars. Quand il est mort, tout s’est effondré. J’avais l’impression de perdre un maître, un homme fort du monde du toro qui croyait en moi, qui voyait des qualités que d’autres ne voyaient pas. C’était comme perdre un tremplin. Mais grâce à lui, j’avais déjà franchi le pas. Je n’étais pas seul : les frères Pérez Villena m’apodéraient, et j’ai toréé pendant deux ans dans la sierra de Madrid, près de quarante novilladas et pas mal de tentaderos.«
Tertulias : « Sans Corbacho, ton toreo a t-il continué à évoluer? »
Daniel Crespo : « J’ai plutôt eu l’impression que mon toreo régressait un peu. Parce que la mentalité de Corbacho, son idée de te “forger”, de t’endurcir, il le faisait devant le toro, en toréant. Et les frères Pérez Villena, eux, pensaient que me rendre la vie dure au quotidien, dans ma vie à Madrid, c’était la manière de me rendre plus dur…Ils se sont trompés sur ce point.
Corbacho m’a mis face à des épreuves dures, oui, mais ça me rendait plus fort parce que ça se faisait en toréant. Eux, au contraire, ils m’ont imposé un quotidien très dur à l’époque, en se disant : “Le toreo est dur, donc il faut qu’il mûrisse plus vite.”. Ce qu’ils ont réussi à faire, c’est me retirer un peu l’illusion, l’envie de vouloir être torero.«
Tertulias : « Les conseils de Corbacho, les “entends-tu” encore ? »
Daniel Crespo : « Oui, bien sûr. Surtout celui-ci : j’ai compris que je peux plus facilement dominer un animal avec la tête et avec le cœur qu’en lui baissant simplement la main.«
Tertulias : « Et aujourd’hui, quand tu vois un gamin, tu as envie de le prévenir de tout ça?«
Daniel Crespo : « Non, parce que ce que j’ai subi, c’est dû à l’incompétence de messieurs qui sont dans le monde du toro, mais qui n’y comprennent rien. C’est aussi simple que ça. On n’a pas besoin de compliquer la vie d’un gamin : le toro est déjà suffisamment dur, et c’est lui qui remet chacun à sa place.«
Tertulias : « Quel est ton parcours jusqu’à l’alternative»
Daniel Crespo : « J’ai finalement fait deux ans de piquées avant de prendre l’alternative assez vite.
J’étais surtout annoncé dans les villages autour de Madrid… (la “Valle del Terror”, … quel souvenir !). Mais ça m’a beaucoup servi, en vérité. Ça m’a donné du rodage. Je suis un torero capable, et ça m’a forgé. Ca ne m’a pas pesé. Je crois que j’ai démontré — et surtout je me suis démontré à moi-même — que dans les situations d’adversité, dans les moments où il faut franchir un cap, je suis capable de répondre. Je ne te parle pas seulement de toréer mieux devant le toro, mais de répondre dans les tardes de très grande exigence, avec des figuras ou non, dans les tardes où il faut donner le maximum. Mentalement, oui… ou parce que j’ai la capacité, ou un cœur assez grand pour supporter les difficultés. C’est quelque chose d’encré chez moi.
Fin 2014, j’ai fait mes débuts à Las Ventas. C’était une tarde compliquée…avec des novillos de Mauricio Soler… Escobar…(d’origine Saltillo). C’était pendant la feria des encastes minoritaires, en septembre. Il y a eu un novillo toréé, il est allé à Luis Gerpe (on en reparle souvent aujourd’hui). Heureusement, le dernier novillo, un sobrero de Benjamín Gómez, d’encaste Santa Coloma a changé la donne.
Ce sobrero était très, très laid… dos droit, très “playero”, le plus moche du monde. Le matin, j’étais allé au sorteo — à l’époque j’aimais y aller. Quand j’ai vu ce sobrero mis à l’écart, Je pensais que c’était un cabestro car Il ressemblait a ceux que les Pérez Villena avaient à leur ganadería…Et puis il est sorti, et en réalité il a été assez bon : j’aurais pu couper une oreille.
J’ai mis fin à l’étape avec les frères Pérez Villena, parce que cette année-là ils m’avaient promis des plazas importantes, et à part Madrid, je n’en ai foulé aucune. Je préférais chercher ma voie ailleurs, sans rien. J’ai rompu avec eux, et j’ai commencé seul, en cherchant un apoderado.»
Tertulias : « Que s’est-il passé alors?»
Daniel Crespo : « Cette année-là, j’ai rencontré Juan Reverte, qui a pris en charge ma carrière jusqu’à me donner l’alternative en 2018, ici, au Puerto de Santa Maria. Il gérait des arènes comme Grenade, Algeciras et le Puerto. Ces dernières années ont été “de peu”, de 2015 à 2018, mais je suis allé à Madrid chaque année, Dieu merci : cinq tardes à Madrid comme novillero. Je n’ai pas eu de triomphes énormes, mais on m’a toujours respecté là-bas, j’ai laissé une bonne impression. J’ai toréé peu, mais dans des lieux importants : Grenade, Madrid, ici au Puerto… J’ai pris l’alternative en 2018 et j’ai triomphé, ainsi que l’année suivante où je suis entré par la voie d’une substitution. Je me suis de nouveau revendiqué : je suis ressorti une nouvelle fois par la Puerta Grande, triomphateur de la feria.»

Tertulias : « Et la France dans tout ça? »
Daniel Crespo : « J’ai toréé seulement deux novilladas : une à Tarascon et une à Parentis. À Parentis, c’était un certamen : il fallait se qualifier pour toréer la novillada. Mon frère m’y a emmené avec sa voiture…On est partis, j’ai toréé, je me suis classé premier d’un groupe (je ne me souviens plus combien on était), et j’ai toréé l’après-midi. C’était une novillada “cadeau”.»
Tertulias : « Qu’as-tu pensé de la France?»
Daniel Crespo : « En réalité, je n’ai vraiment “connu” la France que cette année en 2025. A cette époque, ce qui m’a le plus frappé, surtout à Tarascon, ce sont les silences. Je viens du Sud, du Puerto. Je suis habitué à donner un capotazo ou une passe et que le public t’accompagne. Et là-bas, personne ne disait rien.
Ça m’a tellement marqué que je pensais que j’étais en train de faire une mauvaise tarde. Et ce n’est que lorsque je suis revenu toréer en France — la corrida des 6 toreros, à Bayonne — que, sachant ce qui m’était arrivé, ça ne m’a plus autant affecté.
A Tarascon, ce fut un peu particulier car sur mon novillo, deux espontáneos ont sauté. Je l’ai compris car quand on te lie pieds et poings et qu’on ne te donne pas ton opportunité, l’orgueil peut te pousser à faire ce geste, juste pour te revendiquer même si tu te dis aussi : “Il va me gâcher le toro… et il va me gâcher, moi, ma chance.” Au final, ce sont des choses qui arrivent dans le mundillo, et ça reste des anecdotes.»
Tertulias : « Revenons à ton alternative et l’après?»
Daniel Crespo : « J’ai pris l’alternative en août. L’année suivante, je suis revenu toréer à El Puerto, j’ai triomphé. Comme je te disais, par la voie de la substitution, j’ai aussi toréé une corrida à Vera où j’ai coupé quatre oreilles, j’ai été triomphateur de la feria… Et ça m’a remis “à ma place”, disons : ça m’a donné un espace pour relancer ma carrière.
Et on avait un 2020 très bien préparé : ça allait être une année décisive. J’avais la confirmation à Madrid bouclée, on commençait début mars, mano a mano avec Enrique Ponce à Ubrique, j’avais déjà six ou sept corridas prévues avant Madrid… et après cette confirmation, ça devait être une année très importante.
Mais le virus a tout emporté.»
Tertulias : « Quand le Covid arrive, comment le vis-tu?»
Daniel Crespo : « Eh bien, je me dis que ce n’est « rien », car cela touche tout le monde. En fait, ça a été un coup très dur, parce que je savais ce que j’avais entre les mains. Et tout s’est envolé. Tu n’as plus rien à quoi t’accrocher. Tout le monde est stoppé, mais le problème, c’est que les opportunités, elles disparaissent. Tous les mérites pour arriver avoir les opportunités prévues s’évaporent. Il faut recommencer de zéro.«
Tertulias : « Pourquoi, tout ne reprend pas où cela s’est arrêté?«
Daniel Crespo : « Parce que tout change. Il y a eu la réduction du bétail, réduction des spectacles. Ici, au Puerto, sur sept ou huit corridas, il n’en restait qu’une avec les figuras. Et ça s’est produit dans toutes les ferias. Donc il n’y a de la place que pour très peu de monde. Et qui restent ? Les figuras.»
Tertulias : « Cet arrêt Covid, c’est aussi celui de ta carrière?»
Daniel Crespo : « Oui. J’ai toréé une corrida par-ci, par-là, mais sans régularité. J’ai toréé à Linares, une corrida montée par Juan Reverte, et ça a été la seule corrida que j’ai faite en 2020. Tout est reparti en arrière, avec le même apoderado. A Linares j’ai alterné avec Juan Ortega et Álvaro Lorenzo. La corrida a été télévisée sur Canal Plus et elle a eu un écho particulier parce que c’était l’une des rares corridas diffusées cette année-là. Je crois que les trois, nous nous sommes revendiqués.
J’ai eu un coup de malchance, parce que la semaine précédente, en m’entraînant, je suis tombé. Je pensais m’être fracturé quelque chose. Je ne pouvais bouger le bras et mon apoderado était prêt à annuler la corrida si je ne pouvais y être. J’ai tenu bon mais j’ai beaucoup souffert. Ensuite je l’ai regretté, parce que ce n’était pas musculaire, c’était nerveux. Mon bras droit ne répondait pas. J’ai coupé une oreille cet après-midi-là et j’ai pu être bien avec les toros, l’estocade au premier m’a couté été un triomphe. Tenir l’épée de la main droite m’a coûté énormément.»

Tertulias: « L’année 2021 n’a pas permis le redémarrage souhaité?»
Daniel Crespo : « Cette année-là, j’ai toréé quatre corridas, avec les meilleurs. Juan Reverte continuait à m’aider. J’ai toréé avec les grandes figuras mais dans des villages. On continuait comme en 2020 : “on va faire une corrida”… et on repoussait la date, on ne donnait pas les autorisations. Il y avait des problèmes, beaucoup de restrictions et ça m’a énormément affecté psychologiquement. En 2021, j’ai eu des problèmes familiaux qui m’ont fait sombrer moralement. J’ai terminée l’année vidé, explosé. J’avais mis une pression énorme dans la préparation de la saison la suite ne fut que déception après déception.
La première corrida que j’ai toréée, c’était en août à Linares, avec Morante et Manzanares. J’étais déjà rincé, à force de m’entraîner et de tenir psychologiquement. J’ai commencé la saison, épuisé. J’avais aussi en tête les problèmes familiaux. Je n’ai pas su gérer ce moment. Et j’ai terminé l’année en touchant le fond… en frôlant la dépression.»
Tertulias: « Comment se gère ses moments très difficiles?»
Daniel Crespo : « J’ai passé un hiver à travailler sur moi. J’ai essayé de me donner du temps. J’ai tout laissé : j’ai quitté mon apoderado, j’ai quitté ma petite amie, j’ai quitté le monde du toro. Je me suis enfermé chez moi, le temps qu’il fallait..je suis resté seul, enfermé, téléphone éteint. J’ai passé une semaine chez moi à réfléchir : qu’est-ce qui était le mieux, à quoi servait tout ça…Et j’ai laissé tout ça derrière. J’ai eu des idées très noires. Dans ces moments-là, avec cette pression… tout te passe par la tête.»
Tertulias: « Pourtant à 25 ans, tout reste permis, non?»
Daniel Crespo : « À ce moment-là… le monde, la vie…Tu penses que plus rien ne reviendra. Quand j’y pense maintenant…Je me dis que ce que j’ai vécu n’était peut-être pas “si grave”, mais c’est vrai que beaucoup de choses m’ont traversé l’esprit.
Puis ce fut comme… un redémarrage. J’ai mis sur une balance ce que je sentais être le plus important pour continuer ma vie. Je suis retourné avec ma petite amie. J’ai retrouvé l’illusion. »
Tertulias: » Pour elle et ton entourage, cela a dû être très difficile, non? «
Daniel Crespo : « Qui pouvait m’aider? Quand quelque chose nous arrive, à nous les toreros : très peu de gens nous comprennent. Je crois que le seul qui comprend un torero… c’est un autre torero, quelqu’un qui s’habille de lumières. Même si tu racontes à ta compagne ce que tu ressens, ce qui t’arrive, ta vie… le ressenti d’un torero est très différent de celui d’une personne “normale”. Parce que le torero gère la peur, gère tout… d’une manière différente.
Donc quand la personne n’est pas torero, c’est très difficile de comprendre ce qui passe dans la tête d’un torero. A ce moment-là, en plus, j’étais plus égoïste que je ne le suis aujourd’hui. Je n’ai jamais aimé partager mes problèmes du monde du toro avec ma famille pour la protéger.
Aujourd’hui, avec celle qui est devenue ma femme, j’ai appris à parler davantage. Je suis plus protecteur avec mes parents. Quand il y a des bonnes nouvelles, je les partage, mais pour tout ce que je vis de négatif dans le monde du toro…je me dis qu’ils souffrent déjà assez. Je ne vais pas leur faire porter ça en plus. Je m’économise ça.»
Tertulias: « Et aujourd’hui quel est ton état d’esprit? »
Daniel Crespo : « Ce qui m’aide surtout à surmonter les choses qui arrivent maintenant, c’est de les avoir déjà traversées. Le plus dur est derrière. De tout ce que j’ai vécu, j’ai tiré des leçons. Dans tous les moments compliqués, j’ai été capable d’apprendre quelque chose, de ne pas rester dans l’amertume, dans le mauvais. Je cherche désormais le positif dans le négatif, même si parfois ça coûte de le voir. Comme j’ai déjà appris de tout ça, aujourd’hui, ça m’affecte moins, ça me heurte moins.»
Tertulias: » Pourtant tu as traversé des périodes sombres jusqu’à ta rencontre avec Luisito?»
Daniel Crespo : « Effectivement en 2022, j’ai commencé une année où j’avais quitté mon apoderado parce que j’avais besoin d’un changement professionnel. Juan m’avait énormément aidé, notamment à dépasser l’étape de novillero avec les frères Pérez Villena, mais je suis arrivé à un moment où, professionnellement, j’étais bloqué. J’avais besoin de grandir, artistiquement et professionnellement. Et j’ai cherché la solution en allant vers un torero professionnel qui m’apodère. Cette année-là, j’ai commencé avec Sergio Aguilar. Il m’a promis beaucoup de choses, et au final… année entre parenthèses : il ne s’est rien passé, parce qu’il n’y a rien eu, rien excepté un toro à Bayonne à la fin de l’année, pour la corrida de l’opportunité.»
Tertulias: « Un seul toro, c’est peu pour faire ses preuves?»
Daniel Crespo : « Je me souviens : c’était un toro très sérieux, de Pedraza… Je suis arrivé à Bayonne sans aucun tentadero, sans avoir toréé quoi que ce soit. J’arrive à Bayonne, juste avec l’entraînement quotidien… et sort un toro énorme, très sérieux, de 600 kilos. À droite, il se laissait…Je prends la main gauche, et la première chose qu’il fait, c’est me faire subir une voltereta.

Et là intervient la mentalité… la capacité que j’ai acquise depuis que j’ai commencé. Je me suis remis avec la gauche. J’ai corrigé des défauts. J’ai pu lui tirer des séries de cette main. Il ne m’a pas repris. Et quel dommage de l’avoir pinché parce qu’au final, cette après-midi m’a beaucoup donné : après tout ça, te mettre devant un toro de ce calibre, démontrer ta capacité… Ce sont des tardes qui t’aident, surtout pour te prouver à toi-même des choses. Et cette tarde m’a apporté énormément.»
Tertulias: « Un seul toro, et plus d’apoderado?»
Daniel Crespo : « J’ai rompu avec Sergio Aguilar. On ne s’est pas compris et 2023, fut une année à me débrouiller seul. J’ai commencé à appeler les empresarios, ceux que je connaissais, les ganaderos… certains m’ont aidé, ils m’ont donné des vaches. Et l’unique opportunité qu’on m’a donnée, c’était celle de chez moi, au Puerto. Je n’y étais pas revenu depuis 2019.
Début 2023, je n’avais pas de revenus et j’ai dû chercher du travail. Grâce à Octavio Chacon, un très grand ami, qui m’a aidé, j’ai trouvé un travail à Jerez. J’ai commencé à travailler cette année-là dans une entreprise de grossiste en viande à la préparation des commandes. Ca m’a donné la tranquillité parce que je travaillais, donc je pouvais payer mes dépenses.
Je me souviens d’une conversation avec Octavio : “Bon, et le Puerto ?” Je n’attendais rien et ne pas toréer au Puerto depuis des années m’avait énormément affecté comme ne pas y toréer en 2021, après avoir été triomphateur. Je ne voulais pas me faire d’illusions avec le Puerto…parce que je savais ça pouvait me faire mal.»
Tertulias : « Tu t’entraînais toujours autant ?»
Daniel Crespo : « Oui, comme toujours. Je travaillais le matin et l’après-midi, je m’entraînais. Ma femme me soutenait, et me donnait cette tranquillité pour pouvoir gérer tout ça. En 2023, on m’a donné l’opportunité, et Octavio m’a aussi aidé, parce que moi, j’ai du mal à appeler quelqu’un, du mal à parler à quelqu’un.
Octavio m’a poussé a contacter l’empresa en envoyant des messages multiples. Grâce à lui, Carlos Zuniga a m’a contacté et m’a donné une opportunité. Je n’ose pas, je suis très timide et prudent. Dans l’arène, c’est vrai que parfois, cette prudence m’a coûté : me “vendre” davantage, rendre le paquet plus joli pour mieux le vendre me servirait. En tout cas, cette année 2023, je triomphe. Je coupe trois oreilles, avec Juli et Roca Rey. Le lendemain, Morante tombe du cartel, et c’est moi qui le remplace avec Manzanares et Juan Ortega. Et je coupe deux oreilles au dernier toro de cet après-midi-là soit au final, je coupe cinq oreilles en deux tardes.
Ca me remet au centre et tout le monde parle de moi. Avec tous les prix reçus, beaucoup de gens importants m’appellent pour m’apodérer. Je me dis que c’est réglé et que je vais pouvoir quitter mon boulot alimentaire. Ce que je voulais, c’est être torero. Je suis torero. Un ami à moi — pas du tout du milieu — m’a conseille de ne pas quitter mon travail, tant que rien n’était sûr. Heureusement que je l’ai écouté. Parce que l’année suivante, des gens importants m’ont promis que je serais dans des endroits importants… mais je n’ai pas bouclé d’apoderamiento. Au final, ces paroles, le vent les a emportées, et cette année-là je n’ai toréé aucune corrida.»
Tertulias: « Et dans la tête, qu’est-ce qui se passe ?»
Daniel Crespo : « Eh bien… une autre déception qui m’a moins coûté que les précédentes. Ce qui m’a fait mal, c’est de sentir que ce que j’avais fait — deux tardes, cinq oreilles, avec les plus grandes figuras — n’avait servi à rien. Je me suis dit que se jouer la vie, ne servait à rien, alors pourquoi continuer? Ce fut une année où j’ai reperdu l’illusion. J’ai perdu l’illusion, et surtout… je ne me sentais plus torero. J’ai tout envoyé balader.»
Tertulias : « Qu’est-ce qui fait aujourd’hui que tu te sens de nouveau torero?»
Daniel Crespo : « Et là, Luisito m’appelle, parce que cette injustice l’a choqué.. Avec Luisito, on ne se connaissait pas. Je le connaissais dans le monde du toro, mais je ne l’avais jamais vu en personne. Il m’appelle en me disant qu’il aimerait prendre un café avec moi, me connaître, que je lui raconte ce qui s’est passé, qu’il comprenne…et surtout, voir s’il pouvait m’aider à affronter ça.»
Tertulias : « Qu’est-ce que tu savais de Luisito ?»
Daniel Crespo : « A vrai dire, rien ou pas grand-chose. Je savais qu’il vivait à Sanlúcar, qu’il avait été avec Emilio de Justo, Pablo Aguado, qu’il avait été matador de toros mais je ne savais rien de plus.
M’asseoir, parler de Toro ? Moi, ce que je voulais, c’était prendre du temps, mais je lui ai dit oui pour prendre un café mais la semaine suivante, je ne l’ai pas appelé.«
Daniel Crespo : « Pourquoi tu ne l’as pas appelé ? »
Daniel Crespo : « En avais-je envie? J’avais déjà perdu toute l’illusion. Et je me disais : “À quoi bon parler ?”. Ce que je voulais, c’était tout oublier. Que le temps me guérisse. J’avais mon mariage en octobre, et je me suis concentré sur le travail, pour pouvoir le payer et être heureux.»
Tertulias : « Qu’est-ce que te disait ton entourage ?»
Daniel Crespo : « J’en ai parlé à ma femme. Je lui ai dit qu’on m’avait appelé, mais que n’étais pas en état. « Assieds-toi avec lui.” me conseilla t-elle. Après tout, s’asseoir, ça ne coûtait rien. Peut-être que cet homme allait me dire quelque chose de différent, et allait m’aider.
Finalement, je suis parti en Thaïlande après m’être marié, j’y suis resté deux semaines, et ça m’a surtout aidé à tout oublier. Ca m’a aidé à revenir renouvelé, reposé de tout. Quand je reviens, j’appelle Luisito. Enfin j’appelle…j’ai pris la décision, mais j’ai mis trois ou quatre jours à l’appeler. Je me disais : “Ce n’est pas le moment….Ma prudence… c’est quelque chose d’inné chez moi, je ne sais pas pourquoi.
“Alors, ce café, il est toujours en attente, ou il est périmé ?” lui ai-je dit? On s’est vus et l’entretien a débouché sur un accord d’apoderamiento!»
redécouvrez l’interview que nous a donné Luisito
Tertulias: « Et dans ta tête, qu’est-ce qui s’est passé?»
Daniel Crespo : « Pourquoi Luisito m’a rendu l’illusion ? Parce qu’au fond, toutes ces années, j’ai été seul et je n’avais personne au quotidien pour me dire de quoi je suis capable, à quel point je peux être performant, mais aussi pour me corriger des choses. J’ai fait toute ma vie seul. Ça change beaucoup de choses de s’entraîner seul ou avec un novillero ou un banderillero qui n’a pas la capacité technique suffisante pour t’aider à corriger, pour t’aider à avancer professionnellement, et en tant que personne. Franchement, ça m’a énormément aidé que Luis me redonne cette illusion. J’ai recommencé, comme quand j’ai débuté à l’école taurine, à découvrir des choses nouvelles — même si je les avais déjà en moi — mais à redécouvrir que j’étais capable de faire certaines choses, que j’avais oubliées.»
Tertulias : « Que t’apporte t-il en plus?»
Daniel Crespo : « À l’entraînement, et quand je fais du toro de salon, je suis toujours très perfectionniste. J’ai toujours été un malade de la technique. Luisito m’a beaucoup apporté sur ce plan. Au début, une des choses qui le choquait, c’est quand il me disait de faire tel toque ou de corriger la position de la main, au muletazo suivant, je le faisais. Le potentiel était là mais le problème, c’était d’avoir eu tant d’années à m’entraîner seul.
Qu’est-ce que Luisito m’a apporté le plus et sur quoi on se bat le plus? Ce qui nous prend le plus de temps quand on s’entraîne ensemble est de me faire croire en moi. C’est donner 100 %, surtout se concentrer sur le fait qu’en ce moment où tout est très compliqué, dès qu’on te donne une opportunité il faut se donner à 100 %.
Franchement, j’ai une technique sûre et ça a fait de moi un torero… presque froid. Et ça, je le traîne depuis toujours. Je ne sais pas si, à cause de cette prudence, de ma manière d’être, de tout ce que j’ai vécu dans ma carrière, çela m’a empêché de donner ce 100 %, de m’arracher pour le sortir, de “me déchirer la chemise” comme il me dit. Et c’est exactement là-dessus qu’on se concentre le plus, parce que c’est la seule chose qui me manque pour me permettre de grandir. Quand on enlève les cordes qui te retiennent, c’est là qu’on grandit et qu’on donne le meilleur de soi, très souvent. Au final, si tu ne donnes pas ton 100 %, tu ne sors pas ce que tu as dedans.»
Tertulias : « Concrêtement, cela prend quelle forme?»
Daniel Crespo : « Par exemple, lui me disait : “Le fait de sortir un peu de ton concept ne veut pas dire que tu es un moins bon torero.” Une de mes plus grands peurs, c’est que si je me mets à genoux, je doive le faire tous les après-midi, parce que les gens me le demandent. Moi, j’ai les genoux neufs (rires). Alors, qu’est-ce que j’ai fait cette année ? Enlever toutes ces peurs. J’ai toujours été un torero de concept classique : toréer bien, avec du temple. Sortir de ce concept me faisait craindre de devenir un torero de plus, un torero banal.
Luis m’a montré que ce n’est pas comme ça. Souvent, il faut faire ce pas : “se déchirer la chemise”, donner 100 % de soi. Et ça implique, oui… de sortir un peu de ton concept. Mais ça ne veut pas dire que tu es un moins bon torero.»

Tertulias : « Et ça te plaît? »
Daniel Crespo : « Oui, parce qu’il m’a fait faire ces choses que je pensais ne pas être capable de faire ou que je ne voulais pas faire. Et dans la vie, je pensais que je n’en étais pas capable… mais pourquoi ? Parce que je ne l’avais jamais fait. Alors je me suis dit : “Bon, je vais le faire.” Et je l’ai fait à certains moments… (dans la Copa Chenel, etc.).
Au Puerto, j’ai fait ma première portagayola. Et ça m’a servi surtout ce jour-là, parce que c’était une tarde compliquée : avec Morante et Roca Rey, avec la rivalité qu’il y avait, l’arène pleine, une opportunité… Le premier toro ne m’a pas laissé construire une faena de triomphe. Et moi, je n’avais plus qu’une balle : une opportunité, pour pouvoir “rivaliser”. Tout le monde était avec Morante et Roca Rey, parce qu’ils avaient triomphé. Moi, je n’avais que ce toro-là alors je le suis dit : “Bon… on va se mettre à genoux, on va mettre tout le monde avec moi.»
Tertulias : « Explique-moi comment tu te mentalises en si peu de temps?»
Daniel Crespo : « Je vais te dire un truc : grâce à Dieu, j’ai toréé avec toutes les figuras. Et ce qui caractérise les figuras, c’est qu’elles sont capables, tarde après tarde et feria après feria, de donner le meilleur d’elles-mêmes, le meilleur de soi. Et c’est pour ça qu’elles sont là.
Il y a mille choses pour être figura, mille. Le toreo demande mille choses. Mais la figura, elle ne lâche jamais l’accélérateur. Elle garde le pied dessus, et c’est pour ça qu’elle se maintient.
Et ce jour-là, Morante a été bien mieux que les fois où j’ai toréé avec lui. Je ne l’avais jamais vu comme ça. Il était relâché, déchaîné. Puis sort Roca Rey… il se met le toro dans la poitrine, en s’arrachant comme un chien, pour toréer. Je me dis : “Mais, je fais quoi, moi, dans une arène pleine, avec les gens bouche bée?”
La vérité, après mon premier toro avec qui je n’ai pas pu triompher, je me suis un peu effondré. Je le pensais vraiment : “Je ne suis pas capable… ces types-là m’ont coulé… ils sont à un niveau où je ne peux pas aller. Je ne peux pas, c’est tout.”
Et en plus ce fut un moment de tension avec Luis. Il essayait de me sortir des choses et moi je voulais pas les entendre. J’étais furieux contre moi-même. Où en étais-je, avec quelles forces et quels moyens j’allais inverser la tendance? Ca a été un travail psychologique de dix minutes pour tout donner. Et que Dieu décide… ou le destin… je ne sais pas.»
Tertulias : « À qui tu as pensé à ce moment-là ?»
Daniel Crespo : « Je n’ai pensé à rien. Juste à moi. À moi. C’était mon moment “suis-je capable ou pas?”. Et avec tout ce que j’ai appris cette année avec Luis, je me dis : “C’est le moment.”. J’avais une peur énorme… de me mettre à porta gayola. Pas de me mettre à genoux devant un toro mais de sortir de mon concept. C’était comme en un instant enlever toutes les cordes qui m’avaient attaché.»
Tertulias : « Peux-tu préciser?»
Daniel Crespo : « C’est un moment où… on n’est pas capable de voir les choses. On se sent petit, on voit tout énorme quand on pense trop. Et à ce moment-là je me suis dit : “Que ce soit ce que le destin veut. On va se mettre là.” Et à partir de là, j’ai arrêté de penser.
Et ça a été la clé. C’était moi. Ce n’étaient pas mes peurs. C’était moi, sans rien… Le toro sort, je le torée au capote, la musique joue, les gens se lèvent, je retourne tout. C’était la première fois au Puerto, que jouait la musique pour un torero au capote. Et là je me tranquilisé.

Je prends la muleta, et je ne commets pas l’erreur que j’avais faite au premier, en “prévoyant” trop ma faena.
J’avais commencé d’une manière qui n’était pas idéale pour ce toro. J’avais choisi des terrains qui n’étaient pas idéaux… parce que j’avais préconçu la faena, comment je voulais qu’elle soit. Alors que sur cet autre toro-là… il n’y avait aucune pensée. Aucune. C’était ce qui sortait. Et là, la magie est arrivée.
J’ai brindé au centre. Et j’ai commencé à toréer… et les passes sortaient… Je me suis enlevé toute la pression qui me pesait sur les épaules.»
Tertulias : « Qu’as-tu ressenti? »
Daniel Crespo : « Sur la première série, je me suis trop relâché… et ce toro-là, ce n’était pas un toro pour le faire. C’était un toro brave, qui demandait du mando, de toréer par en bas. Et sur la première série il m’a un peu gagné (sic). Mais tout de suite, à la suivante, j’ai commencé à vraiment le consentir. Et bon… j’ai réussi à ce que les gens soient avec moi — ce qui m’avait beaucoup coûté. Et à ce moment-là, j’ai été capable de ne plus être froid, mais d’être le type le plus “chaud” du monde. J’ai tout enlevé.
Et je n’ai pas seulement été capable de retourner la situation… j’ai aussi réussi non seulement à me mettre au niveau des figuras, mais à faire parler de moi plus que d’eux. Toute la faena était comme ça : sans pensée, sans peur. Il n’y avait pas de doutes, rien. Au moment d’entrer « a matar », je savais que j’allais réussir. C’était la clé. Au-delà de la technique… même si on la travaille beaucoup, mais la technique ne commande pas tout. Si au final le toro de salon et le travail quotidien améliore la technique, la vérité du toreo la dépasse. C’est ce que l’on a vraiment travaillé cette année, et que Luis m’a inculqué. Parce qu’il faut donner 100%. Ni 110, ni 80 : 100%. Le juste et nécessaire.»

Tertulias : « Ton actualité désormais c’est la France et le cartel de Gamarde. Tu vas te mesurer à Víctor Hernández torero qui monte fort, et Galvan qui a des choses montrer. Comment tu te mentalises ?»
Daniel Crespo : « Je me mentalise simplement en arrivant préparé. Je n’ai jamais eu peur des compagnons de cartel. Mon plus grand ennemi, c’est moi. Je suis désormais bien conscient des mes qualités. Ce qui m’a coûté, c’est d’y croire.
Je sors d’une année où j’ai beaucoup rivalisé avec des compañeros, dans la même situation, en me battant certaines tardes avec des gens qui ne sont pas “figuras”. Et je me dis toujours : “Qu’on me mette avec qui on veut, et la ganadería qu’on veut : moi, en ce moment, la seule chose qui me préoccupe, c’est moi.”
Pareil pour Gamarde : ma seule préoccupation, c’est d’arriver préparé. C’est la seule chose qui m’importe.
Il y a Víctor Hernández, il y a Galván…mais ma seule préoccupation, surtout, c’est de profiter de l’opportunité que représente Gamarde.»
Tertulias : « Tu sais ce que demande l’afición française ? »
Daniel Crespo : « C’est vrai que… on dit que je suis un torero “froid” et que le public français est “froid” aussi. Moi, ce que je sais, c’est ce que je peux donner. C’est la seule chose dont je sois sûr. Et je sais une chose : mon toreo — que ce soit ici, que ce soit là-bas— mon toreo arrive (sic).»
Tertulias : « Pour qui torées-tu? »
Daniel Crespo : « Pour les gens. Pour ceux qui payent. Franchement : peut-être que mon problème à moi, à force d’être si froid, c’est que je torée toujours pour moi. L’autre jour, j’étais au campo, j’ai croisé Paco Ojeda qui ne comprenait pas ma situation actuelle. Et à ma réponse « ce sont les circonstances », il m’a répondu « qu’il fallait enclencher deux vitesses supplémentaires. »»
Tertulias : »Tu sais comment on “se vend” en France ? »
Daniel Crespo : « De ce que je vois, ce sont des gens très aficionados. Certains vont à Séville, ils viennent ici, au Puerto, ce sont des aficionados… Et l’aficionado, qu’est-ce qu’il veut voir ? Ce qu’il cherche, ce n’est pas seulement voir “toréer joli”, ni celui qui reste le plus immobile…chacun dans son concept, ce qu’il veut, c’est voir quelqu’un capable de s’abandonner, de se livrer. Et ça, c’est la clé. Et j’ai appris une chose : quand je suis un torero qui me donne, qui me livre, j’atteinds le haut niveau.»
Tertulias : « Entre le manque de confiance en toi-même… et entre ce que tu es aujourd’hui… il y a un changement énorme?»
Daniel Crespo : « Énorme, oui. Surtout cette année. Ça a été une année d’apprentissage immense, mais surtout grâce à une personne clé : Luis… et tout ce qu’il m’a apporté, surtout là-dessus : apprendre à regarder les choses autrement, ne plus les voir comme je les voyais avant, mais les aborder différemment…»
Tertulias : « Ta vision du toreo a changé?»
Daniel Crespo : « Ca m’a énormément apporté, ça m’a totalement changé. Au final, pas seulement professionnellement, pas seulement dans ma façon d’affronter les choses ou d’être torero : même dans ma vie personnelle. Ça m’a changé dans ma manière de voir les choses, de voir la vie. Je vais être père : ça te dit tout. J’étais quelqu’un de très introverti…Maintenant j’appelle plus mes amis, je raconte davantage de choses à ma femme. Je suis… un peu plus… comment dire…mature.»
Tertulias: « La Copa Chenel t’a beaucoup apporté au niveau professionnel?»
Daniel Crespo : « Pour la première de la Copa Chenel, ça faisait deux ans que je n’avais pas mis un traje de luces. Luis, c’est quelqu’un de très intense. Je suis quelqu’un de trop calme. Lui, il m’aide à rester en tension en permanence. C’était une tarde où il faisait très froid. J’étais congelé. Au final, tu arrives pour ta première corrida avec l’envie que les choses sortent, de marquer des points, parce que ça reste un concours : il faut scorer. Et ce jour-là, j’ai dû toréer un toro, mon second, qui dès les premières passes de cape, s’est “cassé”. Je suis allé voir Luis, et je lui ai demandé pardon. “Pardonne-moi, Luis… mais je ne pouvais pas faire plus.”

Ce à quoi il m’a répondu “ que désormais on savait qui était Daniel Crespo et de ne pas m’inquièter car j’avais démontré et prouvé.” Et franchement, ça m’a beaucoup rassuré. Parce que sinon, tu arrives avec plein d’espoirs, plein d’attentes, tout ce que tu as travaillé pendant l’hiver… tu veux que ça sorte le premier jour. Ce jour-là, il y a eu des choses… mais ce deuxième toro a tout emporté. Mais bon, on est passés… un peu “sur le fil”, mais on a réussi à entrer dans la phase suivante, et on a continué ainsi jusqu’à la finale.»
Tertulias: « Que t’a apporté la Copa Chenel?»
Daniel Crespo : « Elle m’a apporté une chose, c’est qu’ économiquement, j’ai pu arrêter de travailler en dehors. Pour le reste, c’est une vitrine… mais je pense que le monde du toro doit donner encore plus d’importance à ce qu’on fait dans la Copa Chenel.«
Tertulias: « Dernière question Daniel, que réprésente pour toi toréer?»
Daniel Crespo : « Toréer c’est converser sans parler. Les actes plus que les paroles. Tu sais, si je ne suis pas au nIveau, ce n’est pas le milieu taurin qui me le dira mais bel et bien le toro qui ne fait pas de longues phrases pour te passer les messages.»
De la parole aux actes, Daniel Crespo, va commencer la temporada 2026 en France à Gamarde le 12 avril prochain, avec la ferme intention de montrer qu’il possède les qualités pour se faire un nom qui résonnera plus fort et plus souvent dans la tête des organisateurs et des aficionados.

Propos recueillis par Philippe Latour (merci à Francisco pour son aide précieuse)
